Apollonius de Tyane & Le Lincuel de Turin

By Robertino Solàrion ©2005


L'Héritage De La Reine Du Sud

Traduction Par Polo Delsalles, Montréal

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Une des raisons pour laquelle l'Éthiopie ne fut jamais envahie ni conquise par les étrangers (à l'exception de l'unique période des fascistes de Benito Mussolini) est son isolement. Pour envahir l'Éthiopie, on devrait connaître comment franchir des montagnes accidentées, quelques-unes d'une hauteur d'un mille [1.6 km] et plus. Étant de ceux qui ont personnellement vu ce pays, si un soi-disant conquérant était arrivé à Adulis et souhaitait conquérir Axum, comment ce dernier connaîtrait-il quelle route montagneuse  suivre pour se rendre à Axum (et celle sans danger !) ?

Un ancien monastère est situé sur le sommet d'une montagne près de Nefasit en Abyssinie. Les femmes ne sont pas admises.

J'ai pris le train de Massaua à Nefasit et un matin, j'ai grimpé le Mont Bizen. Ce fut une promenade facile, mais à quelques endroits le long de la piste, si je n'avais pas eu de guide, je n'aurais pas su quel sentier choisir.

En Éthiopie/Érythrée/Tigré, on trouve partout des monastères seulement pour hommes, souvent localisés aux sommets de montagnes, comme le Mont Bizen. Lorsque je faisais parti du Peace Corps des États-Unis, un de mes collègues américains tenta d'entrer au monastère Debra Damo près de Makele; et puisqu'il avait un air plutôt efféminé, les moines lui demandèrent de baisser son pantalon et de leur montrer son pénis--lequel, heureusement pour lui, était circoncis car il était Juif, et les moines s'excusèrent et le laissèrent passer pour grimper la corde jusqu'au monastère sur le sommet.

Aucun animal femelle n'est permis à l'intérieur de ces monastères isolés. Les moines doivent accepter des oiseaux féminins car ils ne peuvent pas contrôler le vol des oiseaux, et alors ils permettent des poules qui pondent des oeufs. Mais au-delà de cela, aucune femelle de quelque espèce n'est permise. On trouve des panneaux d'avertissement aux bas de ces montagnes rapportant que l'accès aux femmes est défendu. Toute femme qui entreprendrait de défier ces avertissements et entrer dans ces enclaves mâles risquerait d'être assassinée et on ne saurait jamais rien à son sujet.

Ce fut si excitant d'être au sommet du Mont Bizen et de regarder les vallées dessous. J'avais pris de magnifiques photographies, en particulier le zigzag de la route italienne qui franchit la région montagneuse hamasienne pour se rendre à Asmara, traversant la Gorge [le défilé] de Nefasit.

L'information suivante est détaillée mais fascinante; et j'espère qu'elle l'est davantage par rapport à l'ajout de mes commentaires, placés entre parenthèses. L'Éthiopie avait une importance incontournable sur la scène historique de l'Ancien Monde, du temps de Salomon et Saba, et même jusqu'à notre 20ème siècle et le règne de l'Empereur Haïlé Sélassié Ier. Cette information concernant l'Éthiopie rajoute une certaine profondeur à nos connaissances générales de l'histoire ancienne des royaumes gréco-romain et assyro-hittite, sans oublier l'Égypte et l'Israël. L'information suivante provient de A HISTORY OF ETHIOPIA par A.H.M. Jones et Elizabeth Monroe, Oxford, 1935. Je l'ai quelque peu édité quant à la grammaire, et corrigé les fautes d'orthographe avec un logiciel approprié. Cependant, puisque je n'ai pas l'intention de le lire attentivement mot à mot de nouveau, SVP m'avertir si vous trouvez quelque erreur typographique. Un logiciel de correction d'orthographe ne peut quand même pas déceler une faute si vous tapez "pour" au lieu de "four" par exemple. L'information suivante provient de l'Édition Exeter 1962, pages 10-43. Roberto

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L'ORIGINE LÉGENDAIRE DU ROYAUME

Les rois d'Éthiopie--car les Abyssiniens rejètent le nom que le monde européen et Arabe leur donne et préfèrent s'appeler des Éthiopiens--remontent l'origine de leur lignée jusqu'au roi Salomon. La version généralement la plus acceptée de l'histoire est la suivante : Lorsque Salomon construisit le Temple, il envoya des messages à tous les négociants des quatre coins du monde pour qu'ils lui apportent ce dont il avait besoin et il les paierait en or et en argent. Parmi les négociants qui répondirent à l'appel, Tamrin, le marchand de Makeda, et la reine d'Éthiopie qui apporta de l'or rouge et des saphirs, et du bois noir qui résistait aux vers. Il fut frappé d'étonnement à la splendeur du royaume de Salomon et la sagesse de Salomon lui-même, et fit un rapport tellement merveilleux à son sujet à la reine qu'elle décida de le visiter elle-même.

[COMMENTAIRE : L'histoire est plus complexe et détaillée que ce bref récit. N'oubliez pas que la dernière séquence d'arrivée de l'Arbre Cosmique s'était déroulée à la même époque que celle de Salomon et de Saba, et que donc, ce fait leur était connu--et de plus, la croyance en les "dieux" était beaucoup plus sérieuse et répandue qu'après 687 avant J.C. Selon la légende que j'ai entendu, un dragon terrifiait les gens d'Éthiopie. Ce "dragon" était probablement un "reptile" de la Planète X, Nibirou, l'Arbre Cosmique. Les Éthiopiens se réunirent et décidèrent que quiconque pourrait tuer le dragon serait proclamé le nouveau roi. Un homme décida d'empoisonner une chèvre et de la donner en nourriture au dragon pour l'empoisonner. Ce plan connu le succès et le dragon fut tué. L'homme fut proclamé roi, mais mourut bientôt par la suite. Sa fille Makeda Saba, la Reine de Saba, fut couronnée le nouveau monarque du royaume. RS]

Elle partit alors avec une énorme caravane de sept cents quatre-vingt-dix-sept chameaux, mules et ânes, chargés d'innombrables cadeaux, et arrivant à Jérusalem, se présenta au roi. Salomon l'a traita honorablement, lui donnant de la nourriture en abondance et onze changements de vêtement par jour. Elle resta durant plusieurs mois, enchantée de la sagesse avec laquelle Salomon dirigea les responsables de projets, et échangeant avec lui en matière religieuse, et dans un avenir rapproché, elle abandonna l'adoration du soleil, de la lune et des étoiles et adora le Dieu d'Israël.

[COMMENTAIRE : Dans l'art religieux traditionnel éthiopien, on trouve une scène de gens voyageant par bateau sur la Mer Rouge pour se rendre en Israël. Pourtant, en ces jours là, avant la construction du Canal de Suez, on pouvait se rendre d'Alexandrie à Jérusalem sur la terre ferme. Or, la reine de Saba aurait pu voyager d'Axum à Gondar jusqu'au Lac Tana, ensuite suivre le courant du Nil Bleu à partir des chutes, suivre la route qui longeait la rivière jusqu'en Nubie et enfin vers l'Égypte et l'Israël par route, suivant sans doute le Nil pour fournir de l'eau aux voyageurs. Aujourd'hui, nous sous-estimons la capacité de ces gens dits plus "primitifs" de se déplacer rapidement. La Reine de Saba aurait pu facilement se rendre d'Axum à Jérusalem en un mois, rester six mois, et retourner dans son pays en un autre mois, évitant ainsi de voyager pendant la saison de pluies torrentielles. RS]

Après six mois, elle résolut de repartir pour s'occuper des affaires de son royaume. Quand Salomon apprit sa décision, il se dit intérieurement, "Une femme d'une telle beauté est venue à moi des terres les plus lointaines. Dieu me donnera-t-il semence en elle?" Le chroniqueur trouve cela difficile de justifier les habitudes polygames de Salomon, qui, explique-t-il, n'étaient pas dû à la convoitise mais au désir d'élever plusieurs fils qui hériteraient des villes des païens pour détruire leurs idoles. Salomon décida donc d'accomplir son but et il invita la reine à un grand fête de départ, et servit des plats pleins de poivrons et de vinaigre qui lui donneraient soif.

À la conclusion du festin, car il était tard, il invita la reine à dormir dans son palais. La reine hésita, mais consentie seulement si Salomon jure de ne pas la prendre par la force, car elle était vierge. Le roi consentit et lui demanda en retour de jurer qu'elle ne prendrait pas par force quoique ce soit à l'intérieur du palais. À cette demande elle consentit sans hésitation, protestant qu'elle n'était pas un voleur. Alors deux lits furent placés de chaque côté de la chambre à coucher royal et ils se couchèrent.

La reine dormit un peu mais s'est réveillée avec la gorge desséchée. Le roi avait dirigé ses domestiques de placer un pot d'eau dans le centre de la pièce. La reine l'aperçut et devint rempli de désir, et quand elle pensait que Salomon dormait, elle rampa hors de son lit et mis sa main dans le pot. Mais Salomon ne dormait pas et il bondit et lui saisit le bras en disant : "Tu as brisé le serment que tu as juré de ne pas rien prendre par force qui se trouve dans mon palais."

La reine protesta que le serment ne s'appliqua pas pour boire de l'eau, mais le roi répondit qu'il n'y avait rien sur la terre de plus précieux que l'eau. La reine admit qu'elle avait tort mais demanda à boire. Salomon fut ainsi libéré de son serment, et il s'imposa sur elle et ils couchèrent ensemble. Et durant son sommeil, le roi rêva; et il vit que le soleil descendit sur la terre de Judée et l'illumina en toute splendeur, et maintenant il se rendit en Éthiopie et y brilla. Et, pour une deuxième fois, il vint à la terre de Judée, mais les Juifs le détestaient et tentèrent de le détruire et il quitta vers les terres de Rome et d'Éthiopie.

[COMMENTAIRE : Dans une autre version de cette histoire, souvent représentée sur des peintures murales--j'en possède une que je vois devant moi sur le mur derrière mon ordinateur--le roi Salomon coucha également avec la servante principale de la reine. Elle devint également enceinte; et après que la reine et sa servante retournèrent en Éthiopie et donnèrent naissance en même temps, car elles furent fécondées à la même occasion, les deux garçons grandirent ensemble, jouant comme des frères-jumeaux. Et cette idée de "frères-jumeaux" survient par la suite dans le contexte de l'introduction du Christianisme en Éthiopie. RS]

Le lendemain, Salomon donna une bague à la reine en disant : "Si vous avez un fils, donnez-lui et envoyez-le-moi." Et la reine partit pour l'Éthiopie et elle accoucha d'un fils qu'elle nomma Ménélik. Et quand il devint adulte, il souhaita se rendre chez son père. Et la reine lui donna la bague et l'envoya avec une grande suite sous la charge de Tamrin le marchand, et elle dit à Tamrin de demander au roi Salomon d'oindre le roi Ménélik et de créer une loi que désormais seul un mâle issu de Ménélik pourrait gouverner en Éthiopie--car jusque là, seules des reines avait régné en Éthiopie. Ainsi, Ménélik voyagea à la terre de Judée, et lorsqu'il arriva à Gaza, les gens lui firent obéissance et crièrent, "Acclamons ! Le roi vit." Et d'autres lui dirent, "Le roi est à Jérusalem, construisant le temple."

[COMMENTAIRE : Ce détail à propos du fait que seules des reines avaient précédemment gouverné en Éthiopie m'était inconnu. Je l'ai peut-être entendu auparavant, mais je ne m'en rappelle pas; par contre, il y a une légende d'une reine éthiopienne nommée Cassiopeia, la mère d'Andromède, selon laquelle une constellation polaire de l'hémisphère Nord fut nommée. Toutefois, cela semble contredire la légende mentionnée auparavant du dragon et du premier roi, le père de la reine de Saba. RS]

Ils furent perplexes et envoyèrent des messagers à Jérusalem, et là ils trouvèrent le roi Salomon et ils dirent : "Voyez, un homme est venu à notre terre qui te ressemble en tout point." Et Salomon demanda d'où provenait l'étranger et ils dirent, "Nous ne lui avons pas demandé car il semble être quelqu'un de grande autorité, mais son entourage dit qu'ils provenaient d'Éthiopie." Et le roi Salomon se réjouit en son coeur, car, malgré qu'il ait épousé plusieurs femmes, Dieu avait confondu ses plans et il n'avait qu'un fils, Réhoboam, un garçon de sept ans. Et il convoqua Ménélik à Jérusalem et Ménélik lui remis la bague, mais Salomon dit, "Je n'ai pas besoin de cette bague ! Sans aucun signe, je sais que tu es mon fils."

Le marchand Tamrin délivra alors le message que la reine lui avait donné. Et Salomon tenta de persuader Ménélik de rester et de régner en Israël car il était son fils premier-né. Mais Ménélik n'accepta pas. Dès lors, le roi Salomon oint Ménélik avec l'huile sacrée royale, et le nomma David, composant une loi que désormais seulement les mâles de sa descendance pourraient régner en Éthiopie. Et Zadok, le grand-prêtre, lui apprit la loi d'Israël et prononça sur lui des bénédictions s'il respectait cette loi ou sinon des malédictions.

La mère de Ménélik l'avait commandé de demander à Salomon un morceau de la frange du tissu couvrant l'Arche de l'Alliance, pour que les Éthiopiens puissent le révérer, et Salomon appela ses conseillers et ses officiers et leurs dirent : "J'envoie mon fils premier-né gouverner en Éthiopie. Envoyez aussi vos fils premiers-nés pour être ses conseillers et ses officiers." Et ils obéirent l'ordre du roi.

Et quand le temps du départ arriva, les fils des nobles d'Israël furent peinés de laisser leur terre natale et injurièrent secrètement Salomon. Ici, le chroniqueur insère une annexe sur la méchanceté d'injurier des rois et de murmurer contre eux. Mais leur plus grande peine fut le fait de quitter Notre Dame de Sion, c'est-à-dire, l'Arche de l'Alliance. Et Azéri, fils de Zadok, le grand-prêtre, pensa à un plan, et liant les autres au silence, leur révéla et ils se réjouirent grandement. Et chacun lui donna dix didrachmes d'argent et il alla chez un charpentier et lui dit : "Construisez-moi un radeau; car nous allons traverser la mer; et si le bateau cale, nous serons sauvé." Et il donna au charpentier les dimensions de l'Arche de l'Alliance. Et la nuit avant leur départ, il prit le radeau qui était formé comme l'Arche et alla au temple et entra dans le sanctuaire--car l'ange du Seigneur lui ouvrit les portes--et il prit l'Arche et mit à sa place le radeau et la couvrit avec les trois couvertures de l'Arche afin que personne ne puisse voir le changement.

Le lendemain, Salomon dit à Zadok de prendre la couverture extérieure de l'Arche et de lui apporter. Et Salomon la donna à Ménélik et il se réjouit de ce cadeau. Et Ménélik et les fils premier-nés des nobles d'Israël partirent dans un grand train de charrettes. Et les charrettes furent soulevées approximativement une coudée de la terre et ils avancèrent rapidement comme des aigles, et en un jour ils parcoururent l'équivalent de treize jours de voyage. Et lorsqu'ils arrivèrent à la terre d'Égypte, les fils des nobles d'Israël révélèrent à Ménélik comment ils avaient apporté l'Arche avec eux, et Ménélik fut rempli de joie et sautilla comme un jeune bouc devant l'Arche. Et ils poursuivirent leur voyage et arrivèrent en Éthiopie. Et Ménélik gouverna en Éthiopie et ses fils après lui, et les fils des nobles d'Israël et leurs fils après eux furent les conseillers et les officiers du royaume.

Et après le départ de Ménélik, Salomon se sentit le cur triste et parla à Zadok du rêve qu'il avait eu la nuit qu'il coucha avec la reine d'Éthiopie. Et Zadok fut frappé de peur et dit : "Il aurait été préférable que vous m'ayez parlé de ce rêve auparavant, car je crains que Notre-Dame de Sion soit partie." Et il alla au sanctuaire et retira les deux sous-couvertures et aperçut le radeau de planches qu'Azari avait fait fabriquer. Et il pleura et battit sa poitrine et tomba en pâmoison.

Et à l'instant, un autre vint parler avec Salomon. Et Salomon quitta avec les siens et marcha jusqu'en Égypte, questionnant les Égyptiens pour savoir quand les Éthiopiens étaient passés. Et ils répondirent qu'ils étaient passés plusieurs jours auparavant. Et Salomon désespéra de les poursuivre et lamenta profondément. Mais l'esprit de la prophétie le consola en disant : "Notre Dame de Sion ne fut pas donnée à un étranger mais à ton fils premier-né." Et Salomon fut consolé et revint à Jérusalem. Et il chargea tous ses conseillers et officiers de garder le secret de la perte de l'Arche de l'Alliance, et ainsi les enfants d'Israël ne savaient pas qu'elle était partie.

[COMMENTAIRE : Dans une version légèrement différente de cette légende, cette déception par le fils de Zadok est omise. Le roi Salomon donna simplement l'Arche de l'Alliance à Ménélik qui la rapporta en Éthiopie sur sa tête. Encore de nos jours en Éthiopie, il existe un rituel symbolique de ce fait, quand lors des jours sacrés, les prêtres encerclent les cathédrales portant un talisman de l'Arche sur leurs têtes. RS]

Et Balthazar, le roi de Rome, n'avait aucun fils mais seulement trois filles. Et il envoya une dépêche au roi Salomon lui demandant d'envoyer un de ses fils pour épouser une de ses filles et gouverner le royaume de Rome. Et Salomon envoya Adramis, le plus jeune de ses fils, et avec lui les plus jeunes fils de ses conseillers et officiers. Et Réhoboam gouverna sur la Judée, et Ménélik gouverna sur toutes les terres au sud et à l'est, et Adramis gouverna sur toutes les terres au nord et à l'ouest. Et ainsi fut accomplie la prophétie que les rois de la lignée de David et de Salomon devraient gouverner toute la terre.

Et il y avait une autre prophétie que le roi de Rome et le roi d'Éthiopie devrait gouverner le monde entier, leurs royaumes se rencontrant à Jérusalem. Et cela fut accompli par la suite, car les Juifs perdirent leur droit de naissance, tuèrent le Fils de Dieu et Justin le roi de Rome, et Kaleb, le roi d'Éthiopie, détruirent leur royaume. Par la suite, les rois de Rome perdirent aussi leur droit de naissance puisqu'ils avaient été mal-influencé par Arius et Nestor et abandonnèrent la vraie foi, celle d'Alexandrie. Ainsi, les rois d'Éthiopie et les descendants du premier-né de Salomon sont les seuls héritiers des promesses.

[COMMENTAIRE : Ce dernier paragraphe est très particulier, lorsque considéré dans le contexte d'Apollonius Tyanaeus. L'information qui en découle requiert une étude plus approfondie. RS]

Il n'est pas nécessaire de répéter que la légende est entièrement suspecte. Elle est suffisamment réfutée par le fait que les rois d'Axum jusqu'au quatrième siècle après J.C. furent des païens et se vantent sur leurs monuments de leur descendance de Mahrem, un dieu de guerre. Ses intentions sont relativement claires.

La légende eue son origine par rapport à trois raisons principales. La première fut le désir du peuple abyssinien de prouver leur origine ancienne. Les peuples parvenus, de même que les individus parvenus convoitent leurs ancêtres, et les peuples ont peu de scrupules de fabriquer des arbres généalogiques, comme les individus. Les Romains, quand ils entrèrent en contact avec la plus vieille civilisation de la Grèce, devinrent malheureusement conscients de leur origine récente, et, cherchant parmi les légendes épiques décrivant la chute de Troie et les pérégrinations des Héros, y greffa l'histoire du Héros de Troie, Aeneas, qui émigra en Italie et dont les descendants fondèrent Rome.

De la même façon, les Abyssiniens, entrant en contact avec la civilisation chrétienne de l'Est, désirèrent se trouver une place dans son histoire ancienne. La seule littérature historique que possédèrent les Abyssiniens fut les Saintes Écritures, et ainsi ils cherchèrent à même les Saintes Écritures pour y trouver des références. Leurs premiers efforts furent plutôt sans succès.

Ils savaient que les Grecs appelèrent leur pays l'Éthiopie. Dans les Saintes Écritures ils trouvèrent que Ethiops était le fils de Cham--car dans le Septuagint Cham est identifié comme Ethiops. Ils adoptèrent ainsi le nom d'Éthiopiens, le nom sous lequel ils se désignent jusqu'à ce jour, s'affiliant par conséquent fièrement à Noé. Leur choix d'ancêtre ne fut pas entièrement une bonne affaire car bien qu'il y ait quelques références flatteuses à l'Éthiopie dans les Saintes Écritures, telle que "l'Éthiopie allongera bientôt ses mains vers Dieu", il n'y a aucun doute que Ethiops et tous les descendants de Cham tombent sous la malédiction de Noé, qu'ils seront esclaves. Une affiliation à la maison plus honorable de Sem était clairement désirable.

À ce moment, la deuxième raison se manifeste. Dieu avait donné de grandes promesses à Abraham, Isaac et Jacob. Les Juifs avaient perdu leur droit de naissance en rejetant le Messie. Dans le sens spirituel, l'Église chrétienne fut sans aucun doute l'héritière des promesses, car tous les chrétiens furent spirituellement de la lignée d'Abraham. Mais cette interprétation spirituelle n'a pas réussi à satisfaire plusieurs simples d'esprits, qui exigent une réalisation littérale des promesses en faveur des descendants de sang d'Abraham, et, observant que leur propre nation est certainement le peuple choisi, par une déduction très naturelle déduit qu'il doit être de la descendance d'Abraham. Le désir d'hériter les promesses a produit dans les temps plus récents, parmi les personnes qui auraient du en être plus conscients, plusieurs légendes fantastiques, selon lesquelles les Saxons sont les fils d'Isaac et l'Empire britannique, la terre promise. Par conséquent, nous pouvons certes pardonner aux Abyssiniens qui, motivés par le même désir, composèrent une légende qui est, à toutes fins pratique, plus plausible que les théories des Israélites britanniques.

L'origine incontestable de la légende fut cette reine mystérieuse de Saba qui vint des terres les plus éloignées de la terre pour entendre la sagesse de Salomon et de qui notre Seigneur avait dit, "La reine du Sud jugera les hommes de cette génération et les condamnera." Son personnage énigmatique avait assemblé un méli-mélo de légendes fantastiques, dont plusieurs sont reproduites dans le Coran. Au premier siècle après J.C., ses terres avaient déjà été localisées par Josèphe, soit l'Égypte et l'Éthiopie.

Note en bas de la page : Dans le Septuagint, Saba s'épelle tout comme Seba, le fils de Cham (Ethiops). C'est probablement la raison pour laquelle Saba fut placé en Afrique et non, où elle était vraiment, en Arabie.

[COMMENTAIRE : En abyssinien, le mot est "Saba." Le mot "Nighisti" signifie reine, et la reine de Saba est connue sous Nighisti Makeda Saba. Il est évident que Jones et Monroe croient dans la fausse théorie courante que la "Terre de Saba" était au Yémen, ou l'Arabie du Sud où la plupart des historiens la situe. Mais "Saba" est un nom féminin comme "Marie"; ce n'est pas le nom d'une terre, mais d'une femme. Toutefois, l'énoncé de Josèphe que cette "Terre de Saba" était située en Égypte et en Éthiopie conforme à la théorie du Dr Immanuel Velikovsky que la reine Hatshepsout d'Égypte était aussi Nighisti Makeda Saba et gouverna et à Thèbes et à Axum. La reine Hatshepsout fut succédée par son fils Amenhotep II que le Dr Velikovsky identifie avec "Zerah" des Saintes Écritures et Ménélik I d'Éthiopie. Le voyage de Thèbes à Axum aurait été facile; et bien que la mémoire de la reine Hatshepsout fut défigurée à Thèbes et Deir El-Bahari (laquelle j'ai visité), elle était et est encore révérée à Axum, sa place de naissance. RS]

Il n'a fallu que Salomon lui donne un fils pour lier le sang royal d'Éthiopie avec la Maison de David. Le royaume d'Éthiopie fut donc affilié au royaume d'Israël, et pour assurer la séniorité du royaume éthiopien, Ménélik devint le fils premier-né de Salomon et la noblesse éthiopienne devint les fils premiers-nés des nobles d'Israël, et enfin, l'Arche, le signe visible de la présence de Dieu parmi son peuple choisi, fut transférée à Axum. Mais les Abyssiniens n'exclurent pas d'autres Églises. Ils reconnurent que tous les rois chrétiens avaient le droit égal d'hériter les promesses, et ils tracèrent donc la lignée du seul autre roi chrétien qu'ils connaissaient, l'empereur romain, à Salomon, mais à un fils plus jeune.

La troisième raison est le désir de la maison royale d'Abyssinie d'affirmer son droit divin au trône. En traçant leur origine à Salomon, en le faisant oindre le premier roi de leur lignée avec l'huile sacrée de la royauté, et en lui attribuant la loi salique[*] d'Éthiopie, les rois d'Abyssinie s'investirent d'une aura de divinité. La révolte contre eux fut considérée comme un sacrilège car n'étaient-ils pas les cousins du Christ ?

[* Corps de lois contenant la règle qui exclut les femmes du droit de succession de la terre.]

[COMMENTAIRE : L'empereur Haïlé Sélassié Ier fut un descendant direct de Ménélik. En 1974, il fut détrôné par des révolutionnaires marxistes, emprisonné et puis assassiné en 1975. Depuis ce temps, l'Éthiopie et l'Érythrée furent gouvernés par des politiciens et des chefs militaires, n'ayant aucun lien à la lignée royale. Les descendants de Haïlé Sélassié déploient un effort soutenu pour restaurer la monarchie à Addis Ababa, mais personne n'est particulièrement enchanté avec le prince-héritier Asfa Wossen, s'il est encore vivant. La dernière chose que j'ai entendu à son sujet était qu'il habitait quelque part en France ou en Angleterre. Mais il y plusieurs autres candidats royaux, incluant des petits-enfants raffinés de l'empereur qui pourraient être restaurés au pouvoir. Le titre officiel de Haïlé Sélassié était "Sa Majesté Impériale Ras Tafari Makonnen Haïlé Sélassié I, Empereur d'Éthiopie, Élu de Dieu, Roi des Rois, Lion de la Judée." RS]

La date d'origine de cette légende ne peut pas être précisément fixée.

[COMMENTAIRE : Voyons ! Cette "légende" eut son origine au temps que la reine de Saba visite le roi Salomon à Jérusalem ! Ces écrivains n'ont-ils jamais visité Axum ? RS]

Ce que l'on désigne comme version autorisée de la légende, le KEBRA NAGAST, ou la Gloire des Rois, fut composé au début du 14ème siècle, son but étant de justifier et de glorifier une nouvelle dynastie qui était montée sur le trône vers 1270 après J.C. et qui réclamait être une restauration de la lignée de Salomon. Toutefois, la légende fut, comme on peut l'entrevoir, inventée au bénéfice de cette dynastie. Un colophon au KEBRA NAGAST indique qu'il est une traduction d'une version arabe fait en 1225 après J.C. d'un original copte dans la bibliothèque patriarcale d'Alexandrie. Ce n'est pas une preuve irréfutable mais elle est bien confirmée par une autorité extérieure impartiale.

Abu Salih, qui écrit une histoire des églises et des monastères d'Égypte au début du 13ème siècle, connaissait la légende. Il dit que les Abyssiniens possèdent l'Arche de l'Alliance contenant les deux Tables de Lois, écrites par la main de Dieu. Il ajoute que les rois d'Abyssinie ne sont pas de la Maison de David mais de celle de Moïse. Ces mots impliquent que la maison royale légitime était celle de David, et que la dynastie qui régna pendant les jours d'Abu Salih, les rois Zagué qui furent éjectés en 1270, étaient des intrus. On peut suggérer que ces rois réclament une descendance antérieure à Salomon--leur connexion avec Moïse, de laquelle rien d'autre n'est enregistré, fut vraisemblablement basée sur Nombres 12:1, où il est écrit que Moïse prit une épouse éthiopienne. Cela suggère qu'ils aient trouvé nécessaire de produire une contre-réclamation contre la dynastie qu'ils éjectèrent, et que cette dynastie là, qui prit fin vers 1150, réclamait déjà la descendance de Salomon. La légende peut donc être tracée au commencement du 2ème millénaire après J.C., car les écrivains grecs de cette période n'en savent rien mais disent que les Abyssiniens sont une colonie de Syriens transplantée en Éthiopie par Alexandre le Grand.

[COMMENTAIRE : De nouveau, voici une autre observation qui exige plus de détails. Si les Abyssiniens étaient des "Syriens" transplantés, alors Apollonius ("Balinas") aurait pu avoir une autre raison pour s'y rendre. De plus, Alexandre était associé à la légende de la "Tablette d'Émeraude", peut-être la "Tablette du Soleil" ou Tablettes de Pierre sur lesquelles étaient écrits les Dix Commandements de Dieu, donné à Moïse. RS]

Note en bas de page : Une inscription grecque, très obscure et abrégée, sur les pièces de monnaie d'un des rois abyssiniens (du 4ème au 6ème siècles) indique "Roi de Habesh, Roi de Sion", mais l'interprétation est si douteuse qu'elle ne puisse pas être considérée comme preuve.

Ce fut, dès lors, probablement durant les siècles obscurs qui suivirent la montée de l'Islam, quand les Abyssiniens furent coupés de tout contact avec le restant du monde chrétien, que la légende eut son origine. Elle s'enracina profondément vers le milieu du 11ème siècle et rendit la situation des rois usurpant Zagué précaire. Pendant le règne des rois Zagué, elle fut réduite à la forme littéraire à Alexandrie, les patriarches de laquelle semblait, comme têtes spirituelles du royaume abyssinien, s'être opposés en premier à la dynastie qui tentait de s'imposer. Cette version littéraire fut enfin traduite en Ge'ez sous les auspices de la nouvelle dynastie qui renversa les rois Zagué et réclama, si cela est vrai ou non ne peut être prouvé, être une restauration de la vieille lignée de Salomon. Par la suite, la légende fut canonique.

[COMMENTAIRE : Ge'ez fut la langue "latine" de l'Éthiopie. Elle fut, et l'est encore, semblable à la langue copte de l'Égypte au temps d'Apollonius Tyanaeus. Encore de nos jours, elle demeure la langue liturgique de l'Éthiopie et de l'Érythrée, et tous les prêtres de l'Église copte peuvent la lire. Plusieurs bibles locales sont écrites en Ge'ez. Tout comme l'italien, l'espagnol et le français proviennent du Latin, l'Amharinya (Amharic), le Tigrinya et le Gallinya proviennent du Ge'ez. J'ai quelques petits manuscrits souvenirs de parchemin qui sont écrits en Ge'ez. RS]

Au début du 16ème siècle, lorsqu'on trouve la première description de l'Abyssinie par un Européen, on croyait profondément que l'Arche de l'Alliance reposait en la cathédrale d'Axum, que la lignée royale descendait de Salomon, que les officiers héréditaires de la Cour royale étaient des Israélites, et que l'ordre héréditaire des prêtres qui servaient les églises royales était de la lignée de Zadok. La croyance en cette légende continua à prospérer jusqu'aux temps modernes. La copie royale du KEBRA NAGAST vint à être considérée avec une vénération superstitieuse et lorsqu'elle fut emportée en Angleterre par Napier en 1868, Jean IV, le successeur de Théodore, réalisa que ses sujets ne reconnaîtraient pas son autorité. Il écrit en 1872 au Seigneur de Granville :

"Il y a un livre appelé le KEBRA NAGAST qui contient la loi de la totalité de l'Éthiopie et les noms des princes, des églises et des provinces y sont inclus. Je vous prie de découvrir qui possède ce livre et de me l'envoyer, car dans mon pays mes sujets n'obéiront pas à mes ordres sans lui."

Les administrateurs du British Museum furent émus de cette demande pitoyable et remirent le livre au roi.

Dans l'histoire abyssinienne, la légende de la reine du Sud eut une importance démesurée quant à sa réalité historique. La conscience qu'ils furent le peuple choisi, les gardiens de l'Arche de l'Alliance et les héritiers des promesses faites à Abraham, accomplit autant que leur fierté à soutenir la foi orthodoxe d'Alexandrie pour maintenir le courage des Abyssiniens dans leurs guerres perpétuelles contre leurs ennemis musulmans et païens. Leur croyance que leur maison royale provient de la maison royale de Judée donna une stabilité et une continuité remarquable au royaume et maintint l'unité d'un pays qui est par rapport à sa géographie difficile à administrer. La dynastie qui s'établit en 1270 après J.C. régna quasi sans cesse jusqu'en 1855.

Note en bas de page : La dynastie actuelle [celle de Haïlé Sélassié I, au moment de cet écrit] réclame son origine de Salomon, mais seulement à travers la lignée féminine.

Pendant le dernier siècle de son existence, il est vrai qu'elle régna mais ne gouverna pas, et peu de royaumes peuvent revendiquer une dynastie qui régna pendant presque six cents ans et gouverna efficacement durant presque cinq cents. Il y eut plusieurs rébellions et guerres civiles au cours de l'histoire abyssinienne, mais l'unité idéale du royaume sous sa dynastie divinement attitrée est toujours restée dominante à l'arrière-plan, pour ré-émerger lorsqu'un grand roi de la lignée de Salomon survint pour réaffirmer ses prérogatives.

L'ORIGINE HISTORIQUE DU ROYAUME

Les premiers visiteurs européens en Abyssinie furent les amiraux grecs envoyés par Ptolémée II et III d'Égypte au 3ème siècle avant J.C. pour explorer la côte ouest de la Mer Rouge. L'objet de ces expéditions fut en partie pour ouvrir le commerce avec l'intérieur des terres mais plus particulièrement pour capturer des éléphants africains que les rois ptoléméens firent entraîner à des fins militaires pour les affronter aux éléphants indiens de leurs rivaux, les Séleucides. Les Ptolémées établirent un certain nombre de stations de commerce et de chasse le long de la côte, dont un à Bérénice, la toute dorée, qui occupa probablement l'emplacement d'Adulais, le futur port du royaume d'Axum. Ainsi que le pouvoir des Ptolémées déclinait, ces postes furent graduellement abandonnés, mais les relations commerciales qui avaient été formées furent maintenues.

[COMMENTAIRE : Aujourd'hui, Adulis est connue sous Zula. Elle est au sud de Massaua où je vivais. Adulis/Zula auraient été l'ancien port de départ pour se rendre en Israël par bateau. Il est probable qu'Apollonius et Damis voyagèrent d'Axum à Adulis par la route et là y prirent un "dhow" pour longer la côte vers le Nord pour leur retour en Égypte à l'automne de 69 après J.C. Cela aurait été un voyage tout aussi facile à cette époque là que maintenant, car plusieurs pêcheurs et d'autres utilisent encore le même type de bateau que dans le temps d'Apollonius. RS]

Le royaume d'Abyssinie est tout d'abord mentionné dans le PERIPLE DE LA MER d'ÉRYTHRÉE, une description des côtes de la Mer Rouge et de l'Océan Indien écrit dans la seconde moitié du Ier siècle après J.C. L'auteur décrit le port d'Adulis et affirme qu'un voyage de huit jours à l'intérieur conduit à la métropole d'Axum, où on transporta tout l'ivoire d'au-delà du Nil et d'où il fut exporté à Adulis et ensuite à l'Empire romain. Le roi de toutes ces régions, ajoute-t-il, est Zoscale, "un homme avide et avare mais autrement noble et imprégné d'une éducation grecque." Zoscale doit donc être classer comme le premier roi historique d'Abyssinie, et en son temps la civilisation était déjà grandement impliquée dans le commerce.

[COMMENTAIRE : Ici, nous avons deux remarques fascinantes. Cet auteur du 1er siècle dit que le voyage entre Adulis et Axum prenait 8 jours, vraisemblablement à pied car plusieurs Abyssiniens marche d'un endroit à l'autre. Un voyageur comme Apollonius (ou une armée marchante) pouvait marcher une moyenne d'environ 20 stades* à l'heure. Un stade était légèrement plus long que deux champs de football américain, soit 630 pieds ou environ 200 mètres. Il y a 8.5 stades dans un mille (1.6 kilomètres). Donc, si quelqu'un marchait 20 stades dans une heure, il marcherait environ 2.5 milles (4 kilomètres). C'est là une cadence très confortable. Je marche assez rapidement et je peux couvrir 3 milles à l'heure. Or, si quelques-uns de ces anciens voyageurs tels Apollonius et Damis marchèrent d'Axum à Adulis en 8 jours, ils auraient marché à une moyenne de six heures par jour, approximativement (6 X 2.5 X 8 =) 120 milles (192 kilomètres), représentant la distance de la route entre Axum et Adulis. De plus, si le roi Zoscale gouverna pendant la visite d'Apollonius en Éthiopie, alors lui et Apollonius n'auraient eu aucune difficulté à communiquer car Zoscale avait été "imprégné d'une éducation grecque !" RS]

Notre prochain article d'information provient d'une source curieuse, la COSMOGRAPHIE CHRÉTIENNE de Cosmas. Cosmas fut un négociant, probablement d'Alexandrie, qui naviguait la Mer Rouge et l'Océan Indien au 6ème siècle après J.C.

Dans ses dernières années il se retira dans un monastère et dévoua le restant de ses jours à écrire un livre pour réfuter la théorie païenne impie que la terre était de forme sphérique et prouver qu'elle était en fait oblongue et plate, deux fois plus longue d'Est en Ouest qu'elle l'était de Nord en Sud. Prouver sa thèse, Cosmas puise principalement dans les Saintes Écritures et sur les travaux des hommes sages païens, qu'il prend plaisir de réfuter en se servant de leurs propres paroles.

Mais parfois il justifie son argument par rapport à ses expériences personnelles. Dans une de ces anecdotes personnelles, il raconte que durant une visite à Adulis, le roi d'Axum envoya des ordres au gouverneur d'Adulis de copier deux anciennes inscriptions grecques dans la ville. Le gouverneur demanda au négociant instruit de faire cela pour lui, et Cosmas en fit deux copies, une envoyée au roi et l'autre pour être publiée dans la COSMOGRAPHIE CHRÉTIENNE par la suite. Une des inscriptions date de la période quand Adulis fut une station ptoléméenne et enregistre les exploits de Ptolémée III. Dans l'autre, un roi abyssinien raconte ses nombreuses expéditions de guerre. La plupart d'entre-elles furent dirigées contre les gens de Tigré, mais quelques-unes pénétrèrent plus loin dans les terres. Le roi subjugua le pays montagneux de Simien, au sud du Takazzé (qu'il appelle le Nil). Il conquit les peuples des vastes plaines sèches d'où provenaient les encens et parfums (Danakil). Il pénétra même aux détroits (d'Aden). Au nord, il subjugua les Bejas, les tribus nomades qui habitent le désert derrière Suakim. Au nord-ouest, il subjugua les Tangaites "qui demeurent jusqu'aux frontières de l'Égypte" et fit construire une route de son propre royaume jusqu'en Égypte. Finalement, il traversa la mer et conquit les peuples des Arrabites et des Kinaedocolpites qui occupèrent probablement le Hejjaz, et contraint leurs rois de lui payer tribut et garantir la sécurité des routes de commerce par terre et par mer. Il conclut :

"De tous les rois qui sont passés avant moi, je suis le premier et le seul à avoir subjugué tous ces peuples par la grâce d'Arès, mon dieu puissant, qui est aussi mon père. C'est à travers lui que j'ai subjugué tous les peuples qui encadrent mon empire, à l'Est aussi loin que la terre des parfums, à l'Ouest aussi loin que la terre d'Éthiopie et de Sasu. Certains j'ai lutté personnellement et contre d'autres, j'ai envoyé mes armées. Quand j'avais établi la paix dans les terres assujetties, je suis venu à Adulis pour sacrifier au nom de ceux qui voyagent sur la mer à Zeus, Arès, et Poséidon. Ayant assemblé toutes mes armées, j'ai érigé ici ce trône et je l'ai consacré à Arès en la vingt-septième année de mon règne."

Note en bas de page: On peut noter que le roi d'Axum considère l'Éthiopie comme un pays étranger à cette période. L'Éthiopie désigne la Nubie.

[COMMENTAIRE : La Nubie serait le Soudan de nos jours. Axum est aujourd'hui la capitale de la province de Tigré en Éthiopie. Les gens de Tigré (qui parlent le Tigrai, une langue peu utilisée provenant du Ge'ez) sont ceux qui coupent la "cicatrice numéro 11" sur les fronts des jeunes garçons, juste au-dessus de leurs sourcils, comme la cicatrice originale qui peut être vue au-dessus du sourcil gauche d'Apollonius sur le buste du Museo Archeologico Nazionale di Napoli, en Italie, pour ne pas mentionner le Linceul de Turin. Ces gens de Tigré se sont toujours considérés d'un "pays" différent de l'Éthiopie amharique et de l'Érythrée tigrinyen. Mais ces "distinctions" sont généralement remarquées seulement que par les Abyssiniens. Pour les étrangers, autre que pour la langue, il y a peu de différence apparente entre les Éthiopiens, les Tigrés et les Érythréens. RS]

Permettant ainsi une certaine part de vantardise royale, il est néanmoins évident que ce roi fut un grand conquérant et peut être considéré comme le fondateur de l'empire abyssinien. Malheureusement, le commencement de l'inscription manquait lorsque Cosmas la vit ou pour le moins, Cosmas ne l'a pas transcrit. Le nom et la date du roi sont donc inconnus. Par rapports à des preuves internes, la date peut être fixée au 3ème siècle après J.C. Le nom du roi peut être Aphylas. Aphylas fut quand même un important roi d'Axum de cette période; plusieurs de ses pièces de monnaie existent encore.

[COMMENTAIRE : Or ce roi vécut au 3ème siècle après J.C., dans les années 200. Ce fut le siècle de Philostrate et de Manès. La société éthiopienne à ce temps adorait encore les dieux grecs, spécifiquement Zeus, Arès et Poséidon, à qui le roi Aphilas consacra son sacrifice à Adulis. Et, quand j'ai séjourné en Éthiopie, il y avait toutes sortes d'anciennes pièces de monnaie à vendre. J'en ai acheté plusieurs incluant quelques-unes avec des gravures de Ménélik I. Cet énoncé de ces écrivains est totalement exact. Toutefois, de nos jours, je suis sûr que toutes les anciennes pièces authentiques ont été achetées par les collecteurs, et celles qui sont en vente aujourd'hui sont probablement des fausses pièces. RS]

Le prochain roi d'Axum sur lequel nous avons de l'information est Aeizanas, fils d'Ella Amida, qui régna au deuxième quart du 4ème siècle. Ce roi fit connaître ses exploits à la postérité par une série d'inscriptions, une en Grec, en Ge'ez et en Sabéen (la langue du Yémen), une en Sabéen, en une Ge'ez. Ces inscriptions révèlent donc une culture locale grandissant à côté de la culture importée grecque. Dans son protocole royal il s'appelle "roi d'Axum, Himyar, Raidon, Saba, Salhim, Siamo, Bega, et Kasu, roi des rois, fils de Mahrem l'invaincu (Arès en Grec)." La mention de Saba et de Himyar démontre que depuis le temps d'Aphilas (?), l'empire abyssinien avait été agrandi pour inclure le Yémen. Il est moins certain qu'Aeizanas gouverna réellement en Arabie du sud-ouest. Ses campagnes sont toutes en Afrique. L'inscription trilingue enregistre la suppression d'une révolte des Bejas par les frères du roi, Sazanas et Hadefan. Les autres inscriptions enregistrent principalement des campagnes contre des peuples inconnus. La dernière qui raconte une série de campagnes contre les Nubiens nous intéresse davantage.

Selon le roi, les Nubiens avaient démontré un esprit hautain et rebelle. Ils avaient dit en leurs curs : "Ils n'oseront pas traverser le Takazzé"; ils avaient attaqué leurs voisins; les gens noirs avaient lutté contre les rouges. Finalement, quand Aeizanas avait dépêché des envoyés diplomatiques pour les réprouver, ils les avaient insultés et volés. Provoqué par cette insolence, Aeizanas entreprit une expédition punitive. Il gagna une bataille à un gué du Takazzé et poursuivit les fugitifs vers l'Ouest jusqu'au Seda (le Nil Bleu), où plusieurs se noyèrent. Il détruit leurs villes, celles construites en pierre et celle en chaume, et brûla leurs réserves de maïs et de coton.

Note en bas de page : Le coton provient probablement du Soudan et fut cultivé depuis les temps immémoriaux.

[COMMENTAIRE : Les Abyssiniens se considèrent être de couleur "rouge" et non noir. Ils sont un peuple sémite à peau foncée et aux traits délicats, et non comme les races négroïdes noires de l'Afrique Équatoriale et du Sud. RS]

Il marcha ensuite suivant le Nil Bleu en aval jusqu'à la terre des Nubiens rouges et les subjugua également. La distinction tirée dans l'inscription entre les gens rouges et les noirs est intéressante. Les premiers sont ceux de la population chamitique originale qui développèrent la civilisation méroïtique. Ces derniers sont les nègres nilotiques qui s'infiltraient déjà dans ces régions. Dans le nord de la Nubie, la population originale fut encore apparemment inchangée. Dans le sud, les deux populations vivaient ensembles, les Chamites civilisés dans les villes construites en pierre et les nègres dans leurs villages du chaume.

L'inscription a un plus grand intérêt que cela. Elle est le premier document chrétien de l'Abyssinie.

LA CONVERSION DU ROYAUME

L'histoire de l'évangélisation de l'Abyssinie rapportée par Rufin: [Citation] On dit qu'un nommé Métrodore, philosophe, est pénétré aux extrémités de l'Inde pour visiter des endroits et voir le monde. Inspiré par son exemple, un nommé Méropius, philosophe de Tyr, souhaita visiter l'Inde dans un but similaire, amenant avec lui deux petits garçons de sa propre famille qu'il instruisait dans les sciences humaines. Le plus jeune s'appelait Aedesius et l'autre, Frumentius.

Quand, ayant vu et noté ce qui avait nourri son âme, le philosophe avait entrepris son voyage de retour, le bateau sur lequel il voyageait fit un arrêt pour prendre de l'eau ou d'autres nécessités à un certain port. Les barbares de ces régions ont la coutume que si jamais les tribus avoisinantes font état que leur traité avec les Romains est rompu, tous les Romains se trouvant parmi eux devraient être massacrés. Le bateau du philosophe fut abordé; tous et lui-même passèrent sous l'épée. Les garçons furent trouvés étudiant sous un arbre et préparant leurs leçons, et, préservé par la pitié des barbares, furent amenés devant le roi.

Il fit de l'un d'eux, Aedesius, son échanson. Il fit de Frumentius, qu'il avait perçu être sagace et prudent, son trésorier et son secrétaire. Par la suite, le roi les traita avec beaucoup d'honneur et d'affection. Le roi mourut, laissant sa femme avec un fils enfant comme héritier du royaume affligé. Il donna la liberté aux jeunes hommes de faire ce qu'ils voulaient mais la reine les implora en larmes, puisqu'elle n'avait pas de sujets plus fidèles dans le royaume entier, de partager avec elle les responsabilités de gouverner le royaume jusqu'à ce que son fils soit adulte, surtout Frumentius, possédant la sagacité nécessaire de guider le royaume--car l'autre, pourtant loyal et honnête en son coeur, était simplet.

Pendant qu'ils y vivaient et que Frumentius tenait les rênes du gouvernement dans ses mains, Dieu l'inspira en son coeur et il commença à chercher avec soin ces marchands romains qui furent chrétiens pour leur donner beaucoup d'influence et de les pousser à établir plusieurs sites d'assemblé dans lesquels ils pourraient prier à la manière romaine. De plus, il fit de même et encouragea les autres, les attirant avec ses faveurs et bienfaisances, voyant à tout leur besoin, leur fournissant des lots pour les bâtiments et autres choses connexes, et par tous les moyens possibles, encourageant la croissance du Christianisme dans le pays.

Quand le prince pour qui ils exercèrent la régence eut atteint son âge de maturité, ils complétèrent et délivrèrent fidèlement leur office, et, bien que la reine et son fils cherchèrent grandement à les retenir et à leur demander de rester, ils revinrent à l'empire romain. Aedesius se hâta pour rejoindre Tyr pour visiter de nouveau sa famille et sa parenté. Frumentius alla à Alexandrie, disant que ce n'était pas bien d'interrompre le travail de Dieu. Il relata toute l'affaire à l'évêque et le poussa à chercher un homme digne pour envoyer comme évêque, pour s'occuper du grand nombre de chrétiens rassemblés dans les églises construites sur le sol barbare.

Alors Athanasse (car il avait récemment assumé l'épiscopat), ayant considéré avec soin les paroles et les actions de Frumentius, déclara dans un Conseil de Prêtres : "Quel autre homme allons-nous trouver dans lequel l'Esprit de Dieu est comme la votre, qui peut accomplir ces choses ?" Et il le consacra et l'implora de retourner avec la grâce de Dieu d'où il était venu. Et quand il arriva en Inde comme évêque, la grâce qui lui fut donné par Dieu causa de nombreux miracles apostoliques et un très grand nombre de barbares furent converti par lui à la foi.

À partir de ce temps, des gens et des églises chrétiennes furent créés dans les régions de l'Inde, et la prêtrise connue ses débuts. Je connais ces faits non pas par récit vulgaire mais de la bouche d'Aedesius lui-même, qui avait été le compagnon de Frumentius et qui devint prêtre par la suite à Tyr. [Fin de la citation]

Il n'y a aucun doute que cette histoire romantique est authentique, car Rufin vécut dans la dernière partie du 4ème siècle et aurait pu parler avec Aedesius, alors un vieillard. De plus, cette histoire est supportée par d'autres preuves qui établissent que l'"Inde" de Rufin est l'Abyssinie, et que le roi qui prit Frumentius et Aedesius en son service fut Ella Amida, et que le prince pour qui ils exercèrent la régence fut Aeizanas. La première preuve confirmative est une lettre, citée par Athanasse, dirigée par l'empereur Constantin à "ses très précieux frères" Aeizanas et Sazanas (mentionné dans l'inscription trilingue de Aeizanas), souverains du peuple d'Axum.

On se souviendra que Frumentius fut consacré par Athanasse, le champion de la foi nicéenne, peu après être devenu le patriarche d'Alexandrie en 328. Depuis cette date, la marée des affaires ecclésiastiques changea de direction; l'arianisme triompha maintenant sous le patronage de Constantin et Athanasse fut expulsé de la chaise d'Alexandrie. L'objet de la lettre de Constantin est d'implorer Aeizanas d'envoyer Frumentius à Alexandrie pour être examiné dans la foi par George de Cappadoce, qui supplanta Athanasse comme patriarche d'Alexandrie en 356. La tentative de l'empereur de pousser Frumentius vers l'arianisme ne semble pas avoir réussi.

[COMMENTAIRE : Les Arians différaient des Chrétiens catholiques par le fait qu'ils ne croyaient pas en la divinité du "Messie." Il est donc intéressant de lire qu'immédiatement après le Credo nicéen de l'empereur Constantin, l'empereur subséquent le renonça et réintégra des Arians à ces fonctions. Cela est sans doute une coïncidence marquante que le nouvel archevêque d'Alexandrie provenait de la Cappadoce. RS]

La deuxième preuve est l'inscription déjà mentionnée d'Aeizanas commémorant la conquête des Nubiens. Dans cette inscription, il ne s'appelle plus "fils de Mahrem l'invaincu" mais simplement "fils d'Ella Amida, l'invaincu"; et il attribue ses victoires, non comme jusque là à son dieu tutélaire Mahrem, mais au "Seigneur des Cieux qui maintient le pouvoir sur tous les êtres dans le ciel et sur la terre." Cette phrase n'est peut-être pas une preuve tout à fait explicite du Christianisme, mais les pièces de monnaie d'Aeizanas démontre qu'on doit l'interpréter dans un sens chrétien. Ses premières pièces de monnaie porte le symbole païen du croissant et du disque, et ses dernières pièces, la croix. Il semble alors que Frumentius, lors de son retour à Axum comme évêque, réussit à convertir le roi au christianisme, non au début car la majorité des inscriptions et des pièces de monnaie d'Aeizanas sont païenne, mais vers la fin de son règne. Le fait que ce grand exploit de Frumentius ne soit pas mentionné dans l'histoire de Rufin est une bonne preuve de son authenticité. Aedesius, l'informateur de Rufin, pourrait lui parler de la partie de la carrière de Frumentius dont il avait été témoin; cependant, il n'avait que de vagues informations sur le travail évangélique de ce dernier qui suivi.

L'histoire abyssinienne de leur propre conversion est substantiellement en accord avec celle de Rufin. On rencontre une légère difficulté dans la version abyssinienne due au fait qu'ils appliquèrent à eux-mêmes, avec toutes les autres références bibliques à l'Éthiopie, l'histoire célèbre de Philippe et de l'eunuque. La reine Candace gouverna réellement à Méroé et fut reine de la Nubie et non  de l'Abyssinie. De plus, l'auteur des Actes ne dit pas qu'elle fut convertie, et en fait, la Nubie demeura un pays païen quelques 2 siècles après que l'Abyssinie soit converti. Toutefois, la tradition abyssinienne soutient que l'eunuque que Philippe baptisa avait évangélisé l'Abyssinie dans l'âge apostolique. Cela fut embarrassant car Frumentius avait donc très peu à faire. La difficulté fut facilement circonvenue. Il semble que les Abyssiniens reçurent la vraie foi de l'eunuque de la reine Candace, mais puisqu'il n'avait jamais été consacré évêque, ils n'avaient ni de prêtrise, ni de sacrements. Frumentius, ou comme il est souvent appelé dans les histoires abyssiniennes, Abba Salama (le père de la paix), les trouvant déjà orthodoxe, n'eut qu'à les introduire aux sacrements.

On trouve une deuxième divergence dans la version abyssinienne de l'histoire. Elle ne mentionne pas Aeizanas, mais fait de deux frères jumeaux, Atsbeha et Abraha, les premiers rois chrétiens de l'Éthiopie. Se faisant, la tradition abyssinienne suit une tendance commune de l'histoire populaire de rattacher des événements célèbres aux noms célèbres. Atsbeha et Abraha furent des champions renommés de la foi chrétienne mais ils vécurent deux siècles plus tard qu'Aeizanas. La version authentique de ces "frères jumeaux" est la suivante :

Ella Atsbeha, ou comme les Grecs l'appelèrent, Ellesbaas ou Ellestheacus, connu également sous Kaleb, régna en Abyssinie dans le deuxième quart du 6ème siècle. À cette époque, le Judaïsme avait acquis une grande influence au Yémen et un roi juif régna sur Himyar. Ce roi commença une grande persécution des Chrétiens dans son royaume et en massacra un grand nombre. Ellesbaas s'éleva donc comme champion des Chrétiens--et incidemment des droits suzerains périmés des rois d'Axum sur le sud-ouest de l'Arabie. Dans le règne de Justin, aux alentours de 525, il envoya une grande expédition à Himyar, dont les préparations furent confirmées par Cosmas pendant cette visite à Adulis lorsqu'il copia les deux inscriptions.

Cette expédition réussit complètement, et Ellesbaas instaura un roi tributaire de Himyar, un nommé Esimphaeus, un Himyarite chrétien. Quelques années plus tard, l'armée abyssinienne d'occupation de Himyar se révolta contre Esimphaeus et instaura comme roi un certain Abraham, un Chrétien, autrefois l'esclave d'un résident romain d'Adulis. Ellesbaas envoya deux expéditions contre Abraham, une qui se rangea de son côté et l'autre qui fut complètement défaite. Découragé de ses revers, Ellesbaas reconnut Abraham, qui de son côté reconnu la suzeraineté d'Ellesbaas et y paya tribut.

Ellesbaas acquit une grande renommée par sa suppression du roi juif de Himyar. Dans le KEBRA NAGAST, cet événement est considéré comme la dernière catastrophe du royaume de Judée. Abraham acquit également une grande célébrité comme champion du Christianisme. Il construit une magnifique église à Sana'a, sa capitale, qui excita l'émerveillement des Arabes et tenta d'éclipser le Ka'aba à la Mecque comme centre de pèlerinage. Il proposa même de détruire le Ka'aba. Cette expédition joue un grand rôle dans les traditions de l'Islam. On dit qu'il marcha contre la Mecque monté sur un énorme éléphant, suivit d'une vaste armée. Mais Dieu intervint pour sauver le Ka'aba, qui était destiné à avoir une si glorieuse histoire. Un vol d'oiseaux survola l'armée y laissant tomber de petits cailloux, et là où les soldats furent frappés par les cailloux, des pustules apparurent et ils devinrent malades et moururent. Selon la tradition musulmane, le prophète est né pendant l'année de l'Éléphant.

Ces deux grands champions de la foi chrétienne, dont il existe un dédale de légendes dans les traditions abyssiniennes et arabes, devinrent éventuellement les frères jumeaux qui introduirent le Christianisme en Abyssinie.

[COMMENTAIRE : Lors d'une récente discussion entre Nicolas Verger et moi, le sujet de l'empereur Justinien se présenta. J'ai copié l'information du Dictionary of Biography du Professeur Smith, Volume II, Page 660ff. À ce moment là, je fut surpris par l'observation ironique de Gibbon [Edward], cité ci-dessous. Une seule victoire ici par l'Éthiopie aurait pu prévenir la montée de l'Islam. Quelle idée ! Et la situation socio-politique fut discutée dans ce même livre, cité ci-dessus. Je suis donc heureux que le sujet de Justinien se soit présenté avant que j'aie entrepris cette transcription. Les parties pertinentes suivent et sont citées textuellement du Professeur Smith. Eleesbam est une variante d'Ellesbaas. Et remarquez les mots "Nonnosus monta le Nil" pour atteindre Axum.

[Apollonius et, par la suite Nonnosus, auraient abordé un felucca près de "Memphis" ou Le Caire moderne. Ils auraient navigué le Nil en aval jusqu'aux Cataractes, l'Aswan moderne. Le haut-barrage d'Aswan endigua toutes les cataractes jusqu'au niveau de la plus élevée. Avant cela, on devait débarquer d'un bateau à Aswan et voyager par terre, à pied ou par chameau ou automobile, au niveau de la rivière au-dessus de la troisième cataracte, ou chute d'eau. De là à Khartoum moderne au sud, la navigation par felucca reprit son cours. A Khartoum, le Nil Bleu et le Nil Blanc se séparèrent. On pourrait naviguer le Nil Bleu sur une longue distance jusqu'à ce qu'il atteigne les montagnes de l'Éthiopie de l'ouest. Là encore, le voyageur devait débarquer et voyager par terre longeant la rive pendant deux semaines pour atteindre la ville moderne de Bahar Dar en Éthiopie. Cette ville est située en dessous des chutes du Nil Bleu et du lac Tana. De Bahar Dar, le voyageur se rendrait à Gondar par terre et alors à travers les cols des montagnes Simien vers Axum. Et tel que noté ci-dessus, le voyage à pied d'Axum à Adulis prenait 8 jours. Apollonius et Damis, ou l'ambassadeur Nonnosus, auraient pu facilement compléter ce voyage dans quelques mois. Apollonius et Damis quittèrent Alexandrie en juillet et revinrent en octobre. Cela fut certainement possible en ce temps là et le serait encore maintenant. RS.

[JUSTINIANUS, I. FLAVIUS ANICIUS, surnommé MAGNUS, ou LE GRAND, empereur de Constantinople et de Rome de 527 à 565 après J.C. ... La date de la naissance de Justinien est fixée au 11 mai, 483 ...

[Après l'accession de son oncle Justin au trône impérial en 518, il parvint à un rang éminent et prépara sa propre fortune en se procurant celle de l'empereur. ... En récompense pour son allégeance fidèle, Justinien fut promu commandant en chef des armées en Asie; mais il n'était pas guerrier de nature, préférant rester à Constantinople où il gagna l'amitié du clergé et des sénateurs. ...

[Au début de la guerre persane, Justinien conclu une alliance singulière. À ce temps, il y avait un royaume chrétien en Arabie du sud s'étendant sur les provinces du Yémen et d'Hadhramaut, qui étaient alors communément appelé le royaume des Homeritae. Danaan, ayant saisi le pouvoir suprême, persécuta les Chrétiens qui trouvèrent de l'assistance en la personne d'Eleesbam, le Negus ou roi chrétien de l'Abyssinie, qui vint d'Arabie pour se rendre maître du royaume homeritic.

[Justinien entra en négociations avec ce Eleesbam, et en 553, lui dépêcha Nonnosus comme ambassadeur pour l'influencer à unir ses forces avec celles des Romains contre les Perses et protéger le commerce entre l'Égypte et l'Inde, surtout celui de la soie, que Justinien  souhaitait établir par mer avec l'assistance des habitants de l'Abyssinie et de l'Arabie. Nonnosus monta le Nil et fut reçu par Eleesbam à Axum, mais n'atteignit pas ses objectifs.

[Peu de temps après, les Homeritae se libérèrent de la suprématie abyssinienne; mais la montée du Mohammédisme devint la ruine des Chrétiens en Arabie, car le pouvoir des rois abyssiniens en Afrique fut affaibli à travers des querelles internes et des révolutions. Gibbon remarque adroitement que "ces événements obscurs et passés ne sont pas étrangers au déclin et à la chute de l'Empire romain. Si un pouvoir chrétien eut été maintenu en Arabie, Mohammed aurait été écrasé dans son berceau, et l'Abyssinie aurait prévenu une révolution qui a changé l'état civil et religieux du monde".]

LA CIVILISATION DU ROYAUME PRIMITIF

On n'entrevoit que quelques aperçus momentanés de la civilisation abyssinienne à cette période. Cosmas donne un portrait curieux des relations commerciales des Abyssiniens avec l'intérieur des terres au 6ème siècle après J.C. À tous les deux ans, dit-il, le roi d'Axum envoie par l'entremise du gouverneur d'Agau (signifiant probablement que les peuples chamitiques de la frontière sud du royaume autour du lac Tana) des agents spéciaux à la terre de Sasu où l'on mine l'or. Ces agents sont accompagnés par un grand nombre de marchands, plus que cinq cents, et la caravane comprend du bétail et des barres de sel et de fer.

Quand ils atteignent les frontières de Sasu, ils montent un camp et le clôturent avec une grande haie d'épines et sur cette dernière, ils placent les barres de sel et de fer et des pièces de viande. À l'instant, les autochtones arrivent et déposent des pépites d'or, de la dimension des fèves, sur les objets qu'ils veulent acheter et alors se retirent. Si le marchand est satisfait du prix offert, il enlève l'or et l'acheteur enlève ainsi la viande ou le sel ou le fer. Si le marchand est insatisfait, il laisse l'or et attend que l'acheteur en ajoute plus, s'il souhaite encore acheter ou de reprendre son or s'il pense que le prix est trop élevé. Le marchandage prend généralement environ cinq jours, et l'expédition entière, environ six mois. La caravane voyage bien armée de peur d'être volée par les tribus sauvages du territoire qu'elle traverse. Sur son voyage vers l'extérieur, elle avance lentement par rapport aux bétails; sur son chemin de retour, elle voyage aussi rapidement que possible de peur d'être attrapée par les pluies.

Nous possédons également une brève description de la Cour abyssinienne au 6ème siècle après J.C. L'empereur Justinien envoya un ambassadeur, un certain Julien, à Ellesbaas avec l'objet de développer des liens de commerce avec l'Inde en passant par l'Abyssinie. L'empire romain importa de grandes quantités de soie de l'Inde où elle fut apportée de Chine, et ce commerce avait jusque là traversé l'empire perse par le golfe persique et la Mésopotamie. Justinien était en guerre avec le roi perse et n'avait aucun désir de l'enrichir avec les profits de ce commerce; et il conçut l'idée que le royaume abyssinien, un pouvoir chrétien amical, pourrait ouvrir la communication directe par mer avec l'Inde pour ainsi éliminer les Perses.

Ce plan échoua puisque les Abyssiniens ne s'aventuraient pas plus loin que les ports du golfe persique, et là, ils furent naturellement incapables de briser le monopole des marchands perses qui achetèrent chaque cargaison indienne directement à son arrivé. Mais Julien, l'ambassadeur de Justinien, écrit une description de la Cour abyssinienne de laquelle un fragment survécut. Le roi, écrit-il, était nu, portant seulement un vêtement de lin brodé d'or de sa taille à la partie supérieure de ses cuisses et des lanières incrustées de perles sur son dos et son estomac. Il portait des bracelets d'or sur ses bras, et sur sa tête un turban de lin brodé d'or duquel pendaient quatre filets sur chaque côté; il portait un col d'or autour du cou. Il se tenait debout sur un chariot à quatre roues tiré par quatre éléphants; le corps du chariot était élevé et couvert de plaques d'or. Le roi était debout sur la partie supérieure portant un petit bouclier doré et tenant dans ses mains deux petites lances dorées. Son conseil d'administration se tint également debout armé de la même façon et on entendit des flûtes. Julien, étant introduit, s'agenouilla et fit obéissance, mais le roi lui demanda de se lever. Il s'avança et présenta la lettre de l'empereur. Le roi embrassa le sceau et exprima sa grande satisfaction aux cadeaux qui furent apportés. Il ouvrit alors la lettre et elle fut lue par un interprète.

Ce portrait de la splendeur barbare des premiers rois d'Axum s'accorde bien avec la seule relique matérielle qu'ils laissèrent derrière, les soi-disant obélisques d'Axum. Les plus grands de ces géants monolithes de granite surpassent en dimension les obélisques les plus grands d'Égypte. Leur raison d'être est inconnue car ils ne sont pas inscrits; ils peuvent, comme ceux de l'Égypte, être consacrés à un dieu du ciel; ils peuvent être des monuments tombaux des rois. L'origine de leur forme est également obscure.

[COMMENTAIRE : Il est surprenant de lire cela car, tout partout en Éthiopie, les gens savent que ces obélisques furent construits par Ménélik I pour commémorer les mémoires de son père le roi Salomon et de sa mère Nighisti Makeda Saba. Aux alentours de la Deuxième Guerre Mondiale, les Italiens apportèrent le plus haut obélisque à Rome et le placèrent près de l'Arche de Constantin. Toutefois, ce précieux obélisque fut retourné à Axum récemment. Quant à l'origine de leur forme, ils furent sans doute conçus pour ressembler à L'Arbre Cosmique. Pour voir une photographie de ces obélisques, CLIQUEZ ICI. RS]

Bien que superficiellement ils ressemblent aux obélisques égyptiens et peuvent en avoir été inspirés partiellement, ils diffèrent d'eux dans plusieurs détails importants. Ils sont oblongs et non carré et les exemples les plus finis ne se terminent pas en un cap de pyramide mais en un croissant et un disque, un emblème religieux familier des pièces de monnaie des rois d'Axum. Leur décoration est très particulière. Elle consiste au bas d'une porte-imitation et au-dessus de cette dernière de plusieurs gradins de fenêtres-imitations séparés par des imitations de planchers de bois. Ils sont en fait des modèles de tours, découpés d'un seul bloc de roc, et semblent représenter une fusion des stèles monolithiques funéraires d'Arabie et des tours-tombeaux dont celles de Palmyre sont les plus célèbres. Mais quel que soit leur but et leur origine, elles sont un témoignage impressionnant à la magnificence des derniers rois païens et des premiers rois chrétiens de l'Abyssinie.

Pendant les six premiers siècles de son existence, la culture indigène du royaume abyssinien se développait sans cesse, tout en expulsant la culture importée grecque.

[COMMENTAIRE : Cela est trompeur. Ces auteurs devraient dire "pendant les six premiers siècles" après J.C. Le royaume d'Éthiopie existait depuis environ 900 avant J.C., le temps de Ménélik I. Et je dois admettre que je suis surpris de trouver que l'"ancienne" Éthiopie avait adopté la culture grecque. Mais pourquoi pas ? Les Ptolémées furent des Grecs. L'Éthiopie et l'Égypte ont toujours été liées politiquement et culturellement. Même aujourd'hui, un Éthiopien à la peau pâle est souvent décrit comme ressemblant à un "Égyptien", et cela est dit de manière sarcastique. Ces deux pays furent et seront toujours liés ensemble, comme la Russie et l'Ukraine, les États-Unis et le Canada. Si le Grec avait été parlée en Éthiopie, alors Apollonius n'aurait eut aucun problème à communiquer avec eux, ce qui enlève un des "facteurs inconnus" des hypothèses antérieures au sujet des langues. RS]

Le premier roi que nous connaissons reçut une éducation grecque; ses successeurs au 3ème siècle utilisèrent le Grec comme langue officielle de leurs documents publics. Au 4ème siècle, le Ge'ez supplanta le Grec comme langue officielle et la connaissance du Grec était sur son déclin. Cela expliquerait la montée rapide de Frumentius dans le service royal : Ella Amida dut trouver un jeune homme qui avait reçu une éducation littéraire grecque très utile pour accomplir sa correspondance diplomatique. Au 6ème siècle, le gouverneur d'Adulis ne connaissait aucun Grec, car il dut faire appel à un marchand romain passant pour lire les inscriptions grecques de Ptolémée III et Aphilas (?). Ellesbaas lui-même semble pas avoir parlé le Grec; il utilisa un interpréteur pour lire la lettre de Justinien. Les pièces de monnaie continuent à porter des légendes grecques dans son règne et même plus tard, mais les pièces de monnaie sont toujours conservatrices, surtout parmi les peuples moins évolués qui en accepteront qu'un type familier; les premiers Califes durent distribuer des copies de pièces de monnaie byzantins portant la croix, et en Abyssinie, des copies de dollars Marie-Thérèse furent la seule monnaie jusqu'à la fin du siècle dernier et sont encore beaucoup utilisés.

[COMMENTAIRE : Je possède une grande collection de ces dollars Marie-Thérèse. Ils sont très impressionnants. Ils étaient en vente dans tous les bazars éthiopiens pendant les années 1960, mais de nos jours, je suis certain qu'ils ont tous été vendus aux touristes et aux collectionneurs de pièce de monnaie. RS]

On peut présumer que la langue primitive de l'Église abyssinienne fut le Grec, car son noyau fut formé par des marchands romains résidents du pays. La liturgie et les écritures saintes furent d'abord traduites en Ge'ez durant la dernière partie du 5ème siècle, quand, vraisemblablement, le nombre d'autochtones convertis devenait considérable. Les traducteurs furent un groupe d'hommes sacrés célébrés dans la légende abyssinienne comme les Neuf Saints. Ils semblent avoir été de sages moines qui émigrèrent de la Syrie. La version Ge'ez du Nouveau Testament n'est pas, comme on peut s'attendre, basée sur le texte alexandrin, mais sur celui d'Antioche. Un des travaux sacrés que les Neuf Saints introduirent, le KERLOS, un traité christologique formé d'extraits des Pères, principalement de Cyril lui-même, est aussi probablement d'origine syrienne. Il se veut une réfutation du Nestorianisme qui n'a jamais pénétré l'Abyssinie et n'eut aucune influence en Égypte, mais fut un rival dangereux des fois orthodoxes et monophysites de la Syrie.

Les Neuf Saints sont crédités avec l'introduction des institutions monastiques en Abyssinie; une autre de leurs traductions est le Règne de Pachomius, le fondateur du monachisme de l'Est. La version des Saintes Écritures qu'ils donnèrent à l'Église abyssinienne est pour nous du plus haut intérêt, car elle contient quelques travaux apocryphes courants des 5ème et 6ème siècles, les originaux desquels ont depuis péris; leur intégralité--seulement qu'en version Ge'ez. Les traductions accomplies par cette école n'incluent qu'un travail d'érudition séculière, le PHYSIOLOGUS, un traité pseudo-scientifique. Ces travaux formèrent pendant des siècles la littérature entière de l'Abyssinie.

L'ÉGLISE ABYSSINIENNE

Frumentius, le premier évêque d'Axum, fut consacré par Athanasse, patriarche d'Alexandrie. Depuis ce jour, la tête de l'Église abyssinienne, quasi sans exception, fut nommée par la tête de l'Église égyptienne. Depuis son origine, le patriarcat alexandrin posséda une structure beaucoup plus centralisée que les autres patriarcats de l'Est. Partout en Égypte, seul le patriarche a, et cela depuis toujours, le droit de consacrer des évêques; ses métropolitains n'exercent qu'une autorité déléguée et ne sont pas, comme ailleurs dans l'Est, indépendants dans leurs propres provinces. La même politique de centralisation qui prédomina en Égypte fut appliquée à la province éloignée de l'Abyssinie. La tête de l'Église abyssinienne, bien qu'il porte le titre exalté de Catholicus, inférieur seulement en dignité à Patriarche, a toujours été un candidat du patriarche d'Alexandrie et possède des prérogatives strictement limitées dans sa propre province.

Afin de n'avoir aucun doute de cette question, les Coptes falsifièrent un canon du Conseil de Nicée--lequel, soi dit en passant, eut lieu quelques années avant la formation de l'Église abyssinienne--dans lequel il est clairement écrit que les Éthiopiens ne choisiront pas leur propre Catholicus, mais qu'il sera nommé par le patriarche d'Alexandrie, et que, bien qu'en honneur il soit comme un patriarche, il n'a aucun pouvoir patriarcal, et en particulier, il ne peut pas nommer de métropolitains. Le canon apocryphe pourvoit que, dans l'éventualité improbable d'un conseil cuménique tenu sous la présidence du patriarche de Rome, le Catholicus de l'Éthiopie sera neuvième dans l'ordre de préséance parmi les évêques de toute la Chrétienté. Les prérogatives du Catholicus, ou, comme il est appelé habituellement, l'Abuna (notre père), sont quelque peu obscures en Abyssinie. En fait, durant la plus grande partie de l'histoire abyssinienne, il semble avoir été le seul évêque du pays. Toutefois, dans le passé, il avait eu le pouvoir de consacrer des évêques jusqu'au nombre de sept. Le nombre d'évêques fut limité de peur qu'ils choisissent, en défiance du canon apocryphe de Nicée, d'élire leur propre Catholicus; douze évêques sont exigés par la loi du canon copte pour cette fonction.

Étant dépendante de si près sur celle de l'Égypte, l'Église abyssinienne suivit naturellement sa dominance sur les questions doctrinales à la lettre. Quand Frumentius fut nommé, le patriarcat d'Alexandrie sous la direction d'Athanasse fut la forteresse de la foi nicéene contre l'Arianisme. Durant la réaction arianne qui a eu lieu sous Constantin, Athanasse fut expulsé et un intrus, George de Cappadoce, fut élevé à sa place; mais l'Égypte entière sous Athanasse et la foi nicéene, et l'Abyssinie semblent avoir suivi de même. Constantin envoya une lettre à Aeizanas, l'implorant d'envoyer Frumentius pour recevoir ses directives de George mais sans succès apparent. Par la suite, il envoya un nommé Théophile, un autochtone de Socotra, pour prêcher l'Arianisme à Himyar, à Saba [Axum. RS] et en Abyssinie.

Philostorgius, un historien Arian, raconte son triomphe à Himyar et Saba, mais de sa référence prudente à l'Abyssinie, on peut déduire que Théophile n'y fut pas prospère. À l'accession de Théodose I, la foi de Nicée, telle qu'enseignée par les évêques de Rome et d'Alexandrie, fut enfin reconnue comme orthodoxe. Les patriarches d'Alexandrie continuèrent à être champions de l'orthodoxie, combattant les hérésies macédoniennes et apollinariennes qui furent condamnées au Conseil de Constantinople en 381 après J.C., et le Nestorianisme, condamné au Conseil d'Éphèse en 431.

Mais s'éloignant trop résolument du Nestorianisme, ils sortirent du chemin étroit de l'orthodoxie. Si inquiet étaient-ils de réfuter le point de vue nestorien que l'homme Christ était vêtu de Dieu comme d'un vêtement qu'ils affirmèrent que la nature humaine du Christ était absorbée en sa divinité. Ce point de vue que le Christ avait une nature fut condamné par le Conseil de Chalcédoine en 451 après J.C., qui établit que le Christ avait deux natures, une humaine et une divine.

[COMMENTAIRE : Cela fut contemporain avec Apollinaire Sidoine de Burgus/Burdigala/Bordeaux lorsqu'il devint ambassadeur à Rome, le gendre de l'empereur Avitus; l'évêque Némèse d'Émèse en Syrie, le lieu de naissance de l'impératrice Julia Domna, fille du grand-prêtre Bassianus d'Émèse, qui obtint l'album de Damis et délégua Flavius Philostratus ; et le pape Léo I, qui délégua Sidoine pour écrire une biographie d'Apollonius, qui est perdue. Ce siècle des années 400 fut crucial au "complot" entrepris pour éliminer la mémoire d'Apollonius de l'histoire, jusqu'à ce qu'Aldus Manutius l'ait ressuscité mille ans plus tard avec sa nouvelle publication de la Biographie d'Apollonius de Philostratus. RS]

La foi chalcédonienne, que suivent les Églises de l'Ouest et l'Église Orthodoxe Grecque de l'Est, n'a jamais été acceptée par l'Église d'Alexandrie. Durant les années qui suivirent le Conseil de Chalcédoine, il y eut une lutte prolongée entre le gouvernement romain qui fut d'influence chalcédonienne et les gens d'Égypte qui furent résolument monophysite. À quelques reprises les patriarches chalcédoniens furent intronisés à Alexandrie par la force des armes, mais ils ne commandèrent jamais l'allégeance du clergé ou du peuple. Éventuellement sous Justinien, il y eut un schisme réel, et un patriarche égyptien (copte) monophysite gouverna au côté d'un patriarche chalcédonien impérialiste (Melkite). Il y a peu de doute sur quel côté l'Église abyssinienne se rangea dans cette lutte. Un des plus anciens livres sacrés, le KERLOS, a une tendance clairement monophysite, et il y a peu de doute que les Neuf Saints qui l'apportèrent avec eux de Syrie furent confesseurs monophysites expulsés de Syrie, une autre forteresse de la foi monophysite, après Chalcédoine. Certes, depuis la conquête arabe de l'Égypte, qui fut le coup de mort de la cause Melkite dans ce pays, l'Église abyssinienne partagea la foi monophysite de l'Église copte.

Dans son rituel, son calendrier et ses coutumes, l'Église abyssinienne suit naturellement les Coptes. Leur liturgie suit le rite de St Marc. Ils observent les très longs et nombreux jeûnes des Coptes, qui ont, parmi autres choses, ajouté dix jours de plus au Carême. Comme les Coptes, ils célèbrent l'anniversaire du Baptême de Notre Seigneur (l'Épiphanie) avec la baignade rituelle. Ils comptent leurs années de l'Ère des Martyrs. Ils utilisent le calendrier Copte--qui est l'ancien calendrier égyptien modifié par l'insertion d'une journée additionnelle à l'année bissextile et comprend douze mois de trente jours chacun et cinq (ou six) jours en surplus.

Toutefois, l'Église abyssinienne a plusieurs caractéristiques particulières. Quelques-unes de celles-ci proviennent du paganisme. Telles sont les danses barbares et le battement de tambours qui animent la liturgie lors des occasions solennelles.

Telles encore fut l'ancienne coutume, ayant reçu une sanction canoniale du patriarche copte au 9ème siècle de sacrifier un boeuf, une agnelle et une bique lors de la consécration d'une église. La pratique curieuse de célébrer certaines fêtes, la Nativité, Notre Dame, St Michel, et Abraham, Isaac et Jacob, mensuellement est aussi probablement une concession au calendrier sémitique païen, qui était strictement lunaire. D'autres particularités abyssiniennes ont, curieusement, une apparence juive. On n'attache pas d'importance au fait qu'ils circoncisent; la circoncision n'est pas uniquement une coutume juive, mais suivie par les Musulmans et les Coptes, et en Abyssinie, elle est une coutume purement sociale célébrée avec aucun rituel religieux. Toutefois, c'est plutôt bizarre que les Abyssiniens observent la distinction de Moïse entre les viandes pures et impures, rejetant la chair des bêtes qui ne ruminent pas et qui n'ont pas les sabots fendus ou qui ont été déchirées ou étranglées, qu'ils considèrent ceux qui ont eu des rapports sexuels comme impurs le jour suivant, leurs refusant l'accès à leurs églises, et de plus, qu'ils observent le Sabbat aussi bien que le dimanche, célébrant la même liturgie les deux jours, et exemptant ces deux jours du jeûne. Si on pouvait accepter la légende nationale de Salomon et de la reine du Sud comme étant historique, ces caractéristiques du Judaïsme seraient simples à comprendre.

[COMMENTAIRE : On se demande précisément pourquoi ces deux historiens rejètent cette "légende" de Salomon et de Saba. RS]

Selon leur propre histoire, les Abyssiniens suivirent la loi de Moïse à partir du règne de Ménélik et s'accrochèrent à ces restants de la loi mosaïque après leurs conversions au Christianisme. La vraie explication est incertaine. En partie, la tendance judaïque du Christianisme abyssinien peut être due à une révérence non critique de l'Ancien Testament. En Europe moderne, une étude intensive des Saintes Écritures, non guidée par la tradition de l'Église, produit un ton judaïque marquée dans quelques-unes des églises protestantes extrêmes. Les Abyssiniens ont beaucoup plus d'excuses s'ils développaient leur religion de la même façon à un degré plus exagéré. Ils furent un peuple de culture sémite, et plusieurs parties de la loi de Moïse, contenant comme elle le fait l'héritage commun des peuples sémites, ne leur semblaient pas étranges. Ils ne furent jamais en contact étroit avec le corps principal de l'Église et seulement trois siècles après leur première évangélisation, ils en furent presque complètement coupés et laissés à étudier les livres sacrés qui leur avaient été délivrés sans conseil extérieur.

Dans ces circonstances, il n'est pas surprenant qu'ils aient adopté diverses lois cérémonielles établies dans les livres sacrés et furent, de plus, en accord avec leur tradition culturelle. De toute façon, quelques-unes de leurs pratiques juives sont évidemment des adaptations conscientes de la loi mosaïque aux coutumes chrétiennes. Par exemple, les enfants sont baptisés le quarantième jour s'ils sont mâles, ou le quatre-vingtième si femelles, le rituel chrétien du baptême étant gouverné par les règlements de Moïse sur présentation au Temple. Cependant, cela ne représente pas la totalité de l'explication. Les coutumes juives des Abyssiniens--lesquelles peuvent être tracées jusqu'avant le Moyen-Âge--peuvent donc être expliquées ainsi. Il existe encore la curieuse circonstance que plusieurs mots abyssiniens associés à la religion--enfer, idole, Pâques, purification, aumône--sont d'origine hébraïque. Ces mots ont durent provenir directement d'une source juive, car l'Église abyssinienne connaît les Saintes Écritures seulement que dans une version Ge'ez provenant du Septuagint.

Il demeure aussi cette énigme singulière, les Juifs noirs d'Abyssinie. Les Falashas (exilés), comme ils sont appelés par les Abyssiniens, ne sont pas des individus dispersés. Ils sont un peuple, ou en furent un jusqu'aux temps relativement récents. Leur terre est Simien, la région très montagneuse au nord du Lac Tana où ils vivaient sous leurs propres rois. Ils ne sont certes pas de race juive. Ils sont de la lignée des indigènes Agau d'Abyssinie et parlent une langue chamitique. Ils ne connaissent aucun hébreu, et leurs Saintes Écritures sont la version Ge'ez de l'Ancien Testament. Leur Judaïsme est d'un type curieusement archaïque. Ils ne possèdent pas le Mishna ou le Talmud, et ils n'observent pas la fête de Pourim, et ils ne célèbrent pas non plus la consécration ou la destruction du deuxième temple.

Par contre, leurs coutumes sont contaminées par l'influence chrétienne. Ils ont, par exemple, un système monacal, introduit selon leurs propres traditions au 4ème siècle après J.C., et leurs prêtres, selon la coutume de l'Église de l'Est, doivent se marier seulement qu'une fois. Ils sont tout d'abord mentionnés dans les travaux d'Eldad le Danite, un voyageur juif du 9ème siècle après J.C., qui avait quelque chose d'un romancer mais semblait avoir ramassé de l'information authentique au sujet des communautés juives obscures de l'Afrique et de l'Asie. Eldad déclare que les Juifs d'Abyssinie sont une portion des Dix Tribus. Leur propre tradition est en accord avec celle de l'Abyssinie chrétienne. Ils professent être descendus des Israélites qui accompagnèrent Ménélik à son retour de la Cour de Salomon et ils tracent leur lignée royale jusqu'à Ménélik.

Quelques savants modernes ont proposé de dériver les Falashas des colonies juives que l'on connaît avoir existé dans la Haute-Égypte au 5ème siècle après J.C. et furent probablement composés des émigrants de Palestine après la destruction de Jérusalem par Nebucadnetsar. Cette théorie est aussi intenable que celle d'Eldad le Danite et des Falashas eux-mêmes, car le Judaïsme des colonies de la Haute-Égypte ne fut que très peu orthodoxe, comme les papyrus aramaïque d'Assouan [sic, i.e, Aswan] ont prouvé, alors que le Judaïsme des Falashas est du type normal post-exile.

[COMMENTAIRE : Le seul fait de l'existence mystérieuse de cette "tribu perdue" de Juifs dans les montagnes Simien d'Abyssinie soutient l'idée d'une origine israélite pour la dynastie de Ménélik. Pour quelque raison, ces écrivains ne peuvent pas accepter ce fait; et tel que noté plus tôt, ils adhérèrent à l'idée erronée que la reine du Sud provenait du Yémen. Pour revenir à ces Falashas, il y a environ dix ans, le Gouvernement israélien envoya des avions en Éthiopie et acceptèrent comme citoyens israéliens juifs n'importe lequel de ces Falashas éthiopiens qui souhaita émigrer à sa "patrie" d'Israël. Les Israéliens en sortirent environ 100,000 par avion. Quelques-uns choisirent de rester en Éthiopie, ce qui ne fut pas une mauvaise idée car ces Juifs de peaux foncées durent affronter la discrimination raciale dans leur nouvelle nation d'Israël. RS]

L'explication réelle des Falashas et des termes hébreux dans l'Abyssinien vient probablement de la grande influence juive qui prédomina à Hejjaz et au Yémen durant les siècles précédents la montée de l'Islam. À quelle époque le Judaïsme commença à se propager dans ces pays est incertain, mais il est probable que plusieurs Juifs émigrèrent au-delà des frontières de l'empire romain en Arabie du sud-ouest après la destruction de Jérusalem par Titus et à nouveau après la suppression de la révolte de Bar-Cochba par Hadrien. De toute manière, il est certain que dans le 6ème et le début du 7ème siècles, les Juifs se rendirent en masse à Hejjaz et au Yémen, et qu'en plus, un grand mouvement de prosélytisme avait eu lieu et progressait encore. Les traditions de l'Arabie pré-islamique sont pleines d'allusion aux Tribus et aux Royaumes juifs, et on ne peut oublier qu'un roi juif de Himyar fut défait par Ellesbaas tôt au 6ème siècle. C'est une conjecture plausible qu'en Abyssinie, qui avait à cette période des relations commerciales et politiques avec l'Arabie du sud-ouest et lui fut, de plus, étroitement lié par sa langue et sa culture, des conditions semblables auraient pu prévaloir, et le Judaïsme aurait pu rivaliser avec le Christianisme pour convertir les païens et, aurait pu commencer plus tôt. La conversion de la maison royale au Christianisme par Frumentius empêcha le Judaïsme de devenir la religion officielle du royaume abyssinien, mais ne fut pas à temps pour prévenir la conversion de plusieurs tribus Agau indépendantes au Judaïsme ni l'adoption de certaines pratiques juives par les Abyssiniens.

[COMMENTAIRE : Ce dernier paragraphe est rempli de spéculations qui ne seraient pas nécessaires si ces auteurs acceptaient tout simplement l'histoire de Salomon et de Saba. RS]

Or, le Christianisme abyssinien est à sa base le Christianisme copte d'Égypte contaminé par un nombre de coutumes païennes et par certains éléments juifs introduits de concert avec ou même avant le Christianisme. Ses nombreuses particularités sont dues en partie à ces contaminations, mais surtout à l'isolement dans lequel il se développa. Non guidé par la tradition de l'Église, il franchit un essor excentrique inspiré par une étude non critique des Saintes Écritures. En toute probabilité, des causes similaires peuvent être aussi attribuées au caractère archaïque du Judaïsme Falasha. Les tribus illettrées Agau qui adoptèrent le Judaïsme, si jamais ils avaient appris l'Hébreu, ont dû l'oublier rapidement, et si jamais ils avaient possédé des livres hébreux quelconques, ils ont bientôt cessé d'être capable de les lire. Ils durent se fier sur les livres sacrés qui existaient dans la langue littéraire du pays, le Ge'ez, c'est-à-dire, sur la version Ge'ez de l'Ancien Testament produit pour l'Église abyssinienne.

Note en bas de la page : Selon Bruce, les Falashas de son temps (1770-72), n'ayant pas leurs propres scribes, achetèrent leurs copies de l'Ancien Testament des Chrétiens.

[COMMENTAIRE : James Bruce fut un explorateur, voyageur et écrivain protestant qui voyagea en Abyssinie. RS]

Ainsi, quand les liens avec le reste de la communauté juive furent rompus et que la tradition transmise par les premiers missionnaires devint de plus en plus vague, ils se fièrent à la parole écrite et leurs institutions religieuses assumèrent un caractère fortement archaïque et mosaïque. Quelques éléments traditionnels survécurent; car même s'ils ne possèdent pas le Talmud, certaines de leurs coutumes démontrent l'influence talmudique. Certaines coutumes chrétiennes furent également empruntées de leurs voisins.


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