Apollonius de Tyane & Le Lincuel de Turin

Par Robertino Solàrion ©1999


Mario Meunier

Apollonios de Tyane
ou
Le Séjour d'un Dieu Parmi Les Hommes

6e Édition, ©1936
Éditions Bernard Grasset

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L'histoire de la vie, des voyages et des prodiges d'Apollonios de Tyane nous est surtout connue par le récit, en huit livres, que nous en laissa Philostrate. Né a Lemnos, ce biographe vécut jusqu'au milieu du IIIe siècle après J.-C. Il commença par enseigner la rhétorique à Athènes; il vint ensuite à Rome, ou ses qualités de causeur, d'homme du monde et d'écrivain lui valurent de faire partie du cercle de lettrés, de médecins, de savants et de jurisconsultes que l'impératrice Julia Domna, fille syrienne d'un prêtre du Soleil et seconde femme de Septime Sévère, réunissait autour d'elle.

En dépit de l'imposante énumération des documents et des sources dont se servit Philostrate, tout esprit averti ne peut manquer, en lisant son ouvrage, de se demander si cette Vie d'Apollonios est un roman fantaisiste ou un récit historique? C'est à la fois l'un et l'autre; car, pour s'accommoder aux exigences religieuses et politiques du temps, la vie d'un sage ou d'un saint était alors couramment plus ou moins romancée. Or, " il est incontestable, écrit Jean Réville1, qu'il y a eu un philosophe pythagoricien du nom d'Apollonios au premier siècle de notre ère, que ce philosophe est né à Tyane en Cappadoce, et qu'il produisit une impression profonde sur la foule par son genre de vie, par ses actions merveilleuses et par un enseignement religieux, à la fois populaire et élevé. La tradition est formelle a cet égard; il n'y a plus d'histoire possible si l'on ne consent pas a lui reconnaître un fondement quelconque. Ce philosophe voyagea probablement en Orient et peut-être aux Indes. Il composa quelques ouvrages, entre autres une Vie de Pythagore, un traité Sur les sacrifices et un autre Sur les prédictions astrologiques, des Epîtres, un Testament. Il se consacra a l'évangélisation de ses contemporains, et fut sans doute en butte aux tracasseries de l'empereur Domitien. Voilà, semble-t-il, tout autant de faits positifs que la critique la plus exigeante peut admettre comme établis. " Tel est, croit-on, le canevas sur lequel Philostrate étala toutes les fleurs de son imagination de sophiste, développa toutes les grâces d'un bel esprit qui aspirait a plaire à l'âme mystique d'une impératrice, et dessina une broderie foisonnante de tableaux merveilleux, de scènes thaumaturgiques, d'animaux fantastiques et de paysages d'un exotisme plus ou moins arbitraire. L'Apollonios de Philostrate, idéalisé et transfiguré, n'est donc pas le véritable Apollonios.

Conforme au goût de l'époque et parfaitement adaptée à ce besoin de merveilleux initiatique et de mysticité édifiante qui captivait les hommes de ce temps, la Vie d'Apollonios semble avoir été composée pour incarner dans un homme que prédisposaient à ce choix une piété ardente, un ascétisme rigoureux, de rares dons de clairvoyance, de guérison et de divination, l'idéal même qu'on se faisait alors d'un pythagoricien. Philostrate, en effet, représentait le sage de Tyane comme l'héritier de la doctrine, de la règle de vie et de la science thaumaturgique et mystique du divin Pythagore.

A l'exemple de Pythagore, Apollonios fit de longs et pénibles voyages pour devenir le sage de toutes les sagesses. Toutefois, le syncrétisme religieux, qui sévissait au moment ou vécut Philostrate, voulait aussi que l'homme pieux fût le dévot de tous les cultes, l'adorateur éclairé de tous les dieux du monde et l'initié de tous les secrets des Mystères. Que l'Inde alors, tout autant que l'Egypte, ait attiré les esprits, nous en avons la preuve dans le fait que Plotin, enthousiasmé par les éloges que son maître Ammonius Saccas prodiguait si souvent aux Brahmanes de l'Inde, n'allait point tarder pour essayer, sans y parvenir, de s'approcher d'eux, à suivre l'empereur Gordien dans son expédition contre les Perses, Celse, dans son Discours vrai, n'écrivait-il pas: " Toutes les nations les plus vénérables par leur antiquité s'accordent entre elles sur les dogmes fondamentaux. Egyptiens, Assyriens, Chaldéens, Hindous, Odryses, Perses, Samothraciens et Grecs ont des traditions a peu près semblables. C'est chez ces peuples et non ailleurs, qu'il faut chercher la source de la vraie sagesse qui s'est ensuite répandue en mille ruisseau séparés. Leurs sages, leurs législateurs, Linus, Orphée, Musée, Zoroastre et autres, sont les plus authentiques fondateurs et interprètes de ces traditions et les patrons de toute culture." Le pythagoricien Numénius d'Apamée, précurseur immédiat de l'école de Plotin, définissait ainsi sa méthode d'alliance et de fusion entre la philosophie et les religions de son temps : " Il faut, disait-il, combiner Pythagore et Platon, et leur adjoindre les mystères et les croyances des peuples, notamment les doctrines des Brahmanes, des Juifs, des Mages, des Egyptiens. "

Malgré tous ses défauts, le roman philosophique ou, pour être plus exact, la vie romancée d'Apollonios de Tyane qu'écrivit Philostrate, jette donc la plus vive lumière sur les murs, les idées, les croyances d'un siècle intéressant3; elle constitue un document de premier ordre sur l'idéal que se faisaient du sage et du saint au commencement du IIIe siècle de notre ère, les âmes et les cercles qui attendaient leur salut d'un paganisme purifié, d'une régénération spirituelle des traditions pythagoriciennes et d'une compréhension plus philosophique et plus saine des doctrines, des mythes et des rites des religions du passé. " En élevant un monument littéraire au sage Apollonios, écrit Jean Réville, Julia Domna et Philostrate ont voulu présenter à la société païenne un idéal religieux, et non seulement un idéal abstrait, mais un idéal réalisé et, pour ainsi dire incarné en la personne d'un homme divin. A cet effet, ils ont accumulé sur leur héros tout ce qui pouvait contribuer à rehausser sa gloire auprès de leurs contemporains; ils lui ont conféré la sagesse suprême et la sainteté parfaite, une bonté inaltérable qui embrasse l'humanité entière dans son uvre de relèvement, et une piété assez large pour couvrir de sa protection toutes les religions de l'empire cosmopolite... Homme et dieu, philosophe et prédicateur populaire, rationaliste et thaumaturge, il devait capter les faveurs des hommes instruits et de la foule superstitieuse. En lui s'incarnaient le paganisme réformé, le syncrétisme religieux capable de satisfaire tout le monde, légitimant toutes les traditions locales, offrant néanmoins aux âmes avides d'une religion morale les enseignements les plus purs et les plus élevés, et aboutissant en dernière analyse à la suprématie de la philosophie néopythagoricienne professée par les beaux esprits du cercle impérial et à l'apologie du culte du Soleil, auquel la famille de l'impératrice présidait de longue date dans l'un des plus vieux sanctuaires de l'Orient. "

Grâce à Philostrate et à Julia Domna, la Vie d'Apollonios donna à la légende du sage de Tyane la glorification littéraire et la consécration pour ainsi dire officielle qui lui manquait encore. Le nom d'Apollonios jouit des lors d'une vénération universelle, et la renommée de ses pouvoirs, de sa sainteté, de son ascétisme et de son humanité dépassa les villes qui en avaient été les témoins édifiés1. Pris par les uns pour un second Pythagore, considéré par les autres comme un disciple plus divin que le Maître, le Tyanéen qui de son vivant même, avait été considéré comme un sage, fut, après sa mort, révéré comme un saint. L'empereur Caracalla lui fit élever à Tyane un sanctuaire à ses frais. Lampride nous rapporte qu'Alexandre Sévère " avait dans son palais une chapelle domestique, où tous les matins il venait en se levant pour faire sa prière, quand il n'avait pas couché avec l'impératrice; et que là, parmi les images de ses ancêtres, il avait placé celle des meilleurs empereurs, des gens de bien les plus célèbres, des personnages qui avaient laissé une réputation de sainteté et que, dans ce nombre, étaient les portraits d'Apollonios, du Christ, d'Abraham, d'Orphée et autres qu'il révérait comme des dieux. " Aurélien, lorsqu'il allait ordonner le sac de Tyane, vit Apollonios se présenter à lui. Reconnaissant le sage à sa physionomie, l'empereur honora sa mémoire en faisant grâce à sa ville natale. L'historien Vopiscus, qui raconte ce fait, termine ainsi son récit : " Jamais parmi les hommes, écrit-il, on ne vit rien de plus saint, de plus respectable, de plus sacré et de plus divin que cet être. Il a rendu la vie à des morts.

Malgré l'incroyable popularité et l'étonnant renom d'Apollonios, sa vie, sa légende et son nom ne seraient sans doute parvenus jusqu'à nous qu'en se maintenant dans le cadre restreint de ces hagiographies, plus ou moins oubliées, dont les Vies de Pythagore par Jamblique et Porphyre nous offrent les plus typiques modèles, si un gouverneur de Bithynie, puis de Basse-Egypte, connu sous le nom de Sossianus Hiéroclès, ne s'était avisé d'utiliser au profit de la réaction païenne l'éclatant prestige du sage de Tyane. C'était sous le règne de Dioclétien, et près d'un siècle après la parution de la Vie d'Apollonios. Désireux de soutenir l'empereur dans la lutte qu'il entreprenait pour paralyser l'extension dans l'Empire du Christianisme, Hiéroclès, qui était un sophiste, prit le parti de s'adresser directement aux Chrétiens. Dans un opuscule qu'il intitula Discours ami de la vérité, ce gouverneur de Bithynie, dit Lactance, " essayait d'affaiblir l'importance des miracles du Christ sans toutefois les nier, et voulait démontrer qu'Apollonios en avait fait de pareils et même de plus grands. " Pour réfuter de telles allégations, Eusèbe de Césarée répondit par un petit traité qu'il écrivit Contre la thèse de Hiéroclès sur Apollonios de Tyane.

Suivant livre par livre la narration de Philostrate, Eusèbe reconnaissait sans difficulté qu'Apollonios était un sage digne d'admiration; il admettait tout ce qu'on racontait de sa sainteté, de son enseignement, de son austérité, mais il rejetait les merveilleux prodiges qui lui étaient attribués, les révoquant en doute ou les attribuant, soit à la magie, soit à l'intervention des démons. Maintenu par Arnobe, le point de vue d'Eusèbe fut un peu modifié par l'auteur présumé des Questions et réponses à l'adresse des Orthodoxes. Cet écrivain, sans nier absolument la réalité des prodiges que put accomplir le sage de Tyane, essaya de les expliquer par les connaissances naturelles qu'avait Apollonios, par sa science magique des lois de sympathie et d'antipathie qui régissent les forces actives de la nature, et non point, comme dans le cas du Christ, par la vertu d'une puissance surnaturelle et divine. Cette dernière attitude fut adoptée par la plupart des apologistes de la doctrine évangélique.

Certains d'entre eux cependant continuèrent à les attribuer aux artifices du diable et aux mensonges perfides du Tentateur.
Voila donc comment par l'entremise de Hiéroclès et d'Eusèbe, la personnalité, la vie et la légende du thaumaturge de Tyane furent appelées à jouer un rôle inattendu dans les luttes qui mirent aux prises, dès le milieu du IIIe siècle, les Païens et les Chrétiens. Depuis lors, Apollonios est entré dans l'histoire de l'Église et dans l'arène d'une âpre polémique. Il dut payer la rançon de sa gloire, et celui que la plupart des Païens considéraient comme un sage, honoraient comme un saint et vénéraient comme un être divin, ne fut le plus souvent considéré par la violence des apologistes chrétiens que comme un imposteur, un blasphémateur, un faussaire, un sorcier, un impie, un suppôt de Satan et un singe du Christ. Que faut-il penser de tant de saintes colères et de pieuses injures? Notre but n'est point ici d'esquisser la vie posthume du sage de Tyane. Un problème se pose cependant. Faut-il croire, comme l'ont pensé d'assez nombreux critiques, qu'en écrivant sa Vie d'Apollonios, Philostrate ait eu le dessein de composer un pastiche de l'évangile du Christ, d'opposer sciemment Apollonios à Jésus-Christ et de substituer un Christ païen au Christ évangélique? Les historiens qui prêtent à Philostrate de semblables intentions relèvent à l'appui de leur thèse les multiples analogies qu'ils découvrent entre l'histoire d'Apollonios et celle du Sauveur. Toutefois, comme le fait remarquer Jean Réville, " si les analogies signalées ne sont pas fausses, il faut bien reconnaître qu'elles sont quelque peu forcées. Sans trop de peine on en trouverait de semblables se rapportant à tous les Goètes qui se partageaient alors la faveur des hommes. Jésus n'était pas le seul qui eût évangélisé le peuple; les guérisons miraculeuses, les expulsions de démons, les apparitions surnaturelles étaient monnaie courante dans ce monde où régnait la passion du merveilleux. Les accusations malveillantes, dont Jésus et Apollonios sont également victimes, sont usuelles entre les philosophes des différentes écoles, les adeptes des diverses religions et surtout parmi les pratiquants des magies rivales. Nulle part, dans l'uvre de Philostrate, on ne voit la moindre allusion au Christianisme. ... On croira difficilement que, dans un livre destiné à supplanter Jésus-Christ, il ne soit jamais question de ce Jésus même, ni d'un personnage qui le représente, ni de la société religieuse qui se réclame de lui. " Que conclure de ce silence prudent, de cette habile réserve? Le plus sage, a défaut du plus sûr, n'est-il pas de s'en remettre à l'opinion de Jean Réville qui, tout en admettant une influence possible des livres évangéliques sur Philostrate, l'interprète en fonction des idées syncrétiques du cercle de lettrés pour lequel fut écrite la Vie d'Apollonios?

" Le livre de Philostrate, explique Réville, n'est pas une uvre de polémique; l'auteur n'y vise pas le Christianisme d'une manière particulière; c'est, d'une part, une uvre littéraire destinée à charmer et, d'autre part une uvre d'édification destinée à convertir, une uvre à laquelle le Christianisme a concouru peut-être au même titre que les autres religions ou philosophies de l'empire. "

Quoi qu'il en soit, en écrivant la Vie d'Apollonios que nous offrons au public, nous n'avons pas eu d'autre but que de replacer en son cadre formel, de rendre accessible et de faire revivre dans l'esprit même de sa pieuse légende, la curieuse et attrayante figure d'un des derniers représentants de la sagesse antique et de l'ascétisme aristocratique et mystique du sage de Samos.

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BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Textes et traductions

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FLAVII PIIILOSTRATI, Quæ supersunt; ed. Kayser, Teubner, 1870.
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PHILOSTRATE, Vie d'Apollonios de Tyane, traduction française de B. de Vigenère, revue et exactement corrigée sur l'original grec par Fed. Morel, et enrichie d'amples commentaires par Artus Thomas, Paris, 1610.
PHILOSTRATE, Vie d'Apollonios de Tyane, avec les commentaires donnés en anglais par Charles Blount, traduction française de Castilhon, Amsterdam, 1779.
PHILOSTRATE, Apollonios de Tyane, sa vie et ses voyages, traduction française avec introduction, notes et éclaircissements par A. Chassang, Paris, 1862.
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Sur Apollonios et le Christ

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L. ELLIES DUPIN, L'histoire d'Apollonios de Tyane convaincue de fausseté et d'imposture, Paris, 1705.
ED. BALTZER, Op. cit., p. 387-396.
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Etudes et articles divers

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E. DE FAYE, Origène, t. II, chap. XIV, p. 193-207, Paris, 1927.
CHARLY CLERC, Les théories relatives au culte des images, Paris, 1915, p. 224-249.
J. MESK, Die Damisquelle des Philostratos in der Biographie des Apollonios von Tyana, Wiener Studien, 1919, p. 121-128.
ED. MEYER, Apollonios von Tyana und die Biographie des Philostratos, Hermès, 1917, p. 377-424.
J. JESSEN, Apollonios von Tyana und sein Biograph Philostratos, Hambourg, 1885.
J. MILLER, Die Beziehungen der cita Apollonii des Philostratos zur Pythagorassage, Philologus, 51, 1892, p. 137-145.
A. DUMÈRIL, Apollonios de Tyane, Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux, 1884, p. 133-167.
A. et M. CROISET, Histoire de la littérature grecque, t. V, p. 413 et 762-767.
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G. MÉAUTIS, Recherches sur le Pythagorisme, Neuchatel, 1922, p. 89, 91.
J. LÉVY, La légende de Pythagore, passim. A consulter sur l'utilisation des légendes relatives à la vie de Pythagore dans la vie d'Apollonios, Paris, 1927.
ÉLIPPAS LÉVI, Dogme et rituel de la Haute Magie, t. I, p. 230-235, 253; t. II, p. 385 sq.
G. NAUDÉ, Apologie pour les grands personnages accusés de Magie, La Haye, 1553, chap. XII.
A. DUMAS. Dans Isaac Laquedem, Alexandre Dumas mêle les aventures d'Apollonios à celles du Juif errant.
G. FLAUBERT, La Tentation de saint Antoine.


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