LE MONDE D'ALDE MANUCE, Partie 4
Par Martin Lowry
Ithaca, New York, 1979

Commentaire Par Rob Solàrion

Traduction Française Par Polo Delsalles

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Chapitre Cinq, Rêves Académiques, 27 pages plus quelques pages de notes au bas de page. Après l'avoir feuilleté, je pense que je vais le copier en entier, pour l'avoir à la main et afin que vous puissiez le lire avec mes commentaires. L'école vénitienne de San Marco fait partie de cette histoire. R.

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La célébrité d'Alde comme imprimeur mène facilement à l'erreur de ne le considérer que comme imprimeur. En fait, il passa plus que la moitié de sa vie de travail comme un érudit et enseignant professionnel, continuant de la sorte pendant quelque temps après son arrivée à Venise. Une des dettes à laquelle il renonça en 1510 fut la somme de 25 ducats pour les frais d'études non-payés du fils naturel de son associé, Santo Barbarigo, qui "vint à mon école pour une année entière, mangea son souper à ma maison et le soir alla souper à la maison de son dit père". Nous avons démontré dans des chapitres précédents qu'Alde se situait à la périphérie des groupes intellectuels les plus sophistiqués de ce qui devint le Quattrocento, qu'il vit apparemment la publication comme un développement plutôt qu'un changement de sa vocation d'enseignement, et qu'il s'efforça jusqu'à la fin de produire ses éditions en fonction des besoins d'un idéal pédagogique. Ce sera le sujet de ce chapitre de démontrer qu'il vécut et travailla à Venise parmi les professeurs professionnels et de décrire les effets que leur société put avoir sur les ambitions ultimes d'Alde.

Tout d'abord, qu'est-ce cela signifiait d'être un professeur à Venise vers l'an 1490 ? Selon l'exposé contemporain exact de Marin Sanudo, il y avait trois possibilités : vous étiez un conférencier salarié employé par la République elle-même ; vous étiez professeur indépendant ; ou vous étiez un professeur privé dans une maison noble. La première catégorie fut un groupe élite de trois ou quatre hommes, si prestigieux et exclusif qu'ils furent en grande partie séparable des autres. La seconde et la troisième n'eurent pas de composition stable et s'entremêlèrent l'un avec l'autre. Mais les nombres furent considérables. Quand les autorités religieuses exigèrent une profession de foi en 1587, 258 professeurs prirent le serment. Même quand nous avons réduit ce chiffre pour tenir compte de la population moindre et du système d'éducation moins développé du siècle précédent, nous comptons clairement un groupe d'environ 100 enseignants professionnels, constamment en changement mais gardé vaguement conscient d'une identité par rapports à des intérêts mutuels et des rivalités.

L'histoire de l'enseignement publique vénitien commence durant la première décennie du 15ème siècle, lorsqu'une école de logique et de philosophie naturelle fut établie près du Rialto comme résultat des legs de Tomaso Talenti, un des adversaires de Petrarche dans le célèbre dialogue humaniste "De sua ipsius et multorum ignorantia". Quelque peu étonnant en fonction de sa contribution à l'aristotélisme, Alde semble avoir eu peu de liens avec cette fondation. Il est probable que son approche rigoureusement traditionnelle fut hostile à ses convictions humaines. Mais il sera suffisant de dire que l'école fut presque immédiatement un succès et atteint un tel prestige que de 1455, elle fut constamment dirigée par un patricien vénitien.

L'éducation dans les sciences humaines eut un début plus tardif et difficile. Durant les années 1440, un grand mouvement se développa pour améliorer le niveau du travail de secrétariat dans la Chancellerie ducale en formant des jeunes hommes spécialement, et en 1446, le Sénat décida d'embaucher un instituteur, lui fournissant un logement près de San Marco et lui donnant la tâche d'instruire seize jeunes bourgeois de bon caractère dans la grammaire et la rhétorique. Mais il y eut les délais habituels, les différends et les morts malencontreuses. Ce ne fut qu'en 1466 que l'école de San Marco commença à réaliser son potentiel sous la ferme gouvernance de Benedetto Brugnolo, un élève de Vérone de Ognibene da Lonigo qui avait déjà servi d'assistant maître et devait maintenir la tête avec le plus grand crédit jusqu'à sa mort en 1502, universellement regretté et âgé de plus de quatre-vingt-dix ans. En 1460, le Sénat détermina de compléter le travail de l'école en fondant un poste de maître-assistant en poésie et en rhétorique, et produit des résultats similaires. Gianmario Filelfo et George de Trebizond vinrent et partirent en grognant en dedans de cinq ans. Mais Giorgio Merula, l'érudit et l'irascible, dont le rapport ambigu avec les premières presses a déjà été mentionné, resta de 1465 jusqu'en 1482, obtenant des résultats qui persuada le Sénat d'en nommer deux plutôt qu'un lorsqu'il quitta pour Milan. Le travail de Giorgio Valla et Marcantonio Sabellico continua jusqu'à la fin du siècle et au-delà dans le cas de Sabellico. Avec deux enseignants publics secondés par un maître de grammaire très compétent et respecté, les quinze dernières années du Quattrocento furent quelque chose d'un âge d'or pour l'éducation publique vénitienne.

Mais comme tant d'institutions vénitiennes, il est beaucoup plus facile de suivre le va-et-vient d'activité superficielle que les courants plus forts en profondeur. Précisément, comment les postes de maître-assistant furent-ils reliées à l'école et comment ces deux derniers furent-ils reliés à la Chancellerie ? Quelle fut l'étendu du programme scolaire ? Quelle fut l'ampleur des effets ressentis par la société vénitienne ? La nomination de Gianmario Filelfo en 1460 laissa la portée du poste de maître-assistant pratiquement sans restriction, l'obligeant seulement à enseigner "deux cours appropriées quotidiennement, un en poésie, l'autre en rhétorique ou en histoire" pour l'intérêt de "nos nobles, leurs fils, et les fils de nos citoyens". Des documents datant du début de l'école de la Chancellerie concentrent entièrement sur les seize secrétaires stagiaires. Mais il est très clair que l'école accueillit une variété d'élèves en plus grand nombre et aussi que les classes apparemment illimitées prirent bientôt un air de club.

Des hommes qui ne travaillèrent jamais au service du gouvernement vénitien semblent avoir été les élèves de Brugnolo. Ils inclurent des patriciens intellectuels tels Zuane Querini, Daniel Renier ou Zuane Bembo, et des érudits des villes principales tels Raphael Regius et Domizio Calderini de Vérone qui enseignèrent Alde à Rome. Nous n'avons aucun chiffre : mais un des orateurs à l'enterrement de Brugnolo révéla que son directeur révéré avait pris son expérience comme un des deux "hypodidascali", ou assistant-maître, oeuvrant sous Giampietro de Lucca durant les premiers jours relativement difficiles suivant la fondation de l'école. Plus d'un demi-siècle plus tard, John Colet pensait que le directeur, son assistant et un aumônier furent entièrement suffisants pour éduquer les 153 garçons de sa fondation à St Paul. À l'autre extrême, les cours journaliers du Campanile peuvent clairement paraître un drôle de pagaille, un type d'attraction académique rivalisant pour attention avec les colporteurs et comédiens errants qui affluaient à la Piazza San Marco. Mais les spectateurs avaient une identité définie et l'esprit de corps. Les hommes parlèrent d'eux comme étant des élèves de Valla ou Sabellico. Andrea Mocenigo, un interprète précoce de loyautés de la vielle-école, adressa un poème d'adieu à Sabellico et reçut les remerciements de ses camarades de classe et de son professeur, qui leur donnèrent tous le titre significatif de "l'Académie".

Le succès du lycée et des conférences dépendaient de la qualité et l'initiative des individus. Mais il est parfaitement clair que vers l'an 1485, Venise posséda trois individus qui pouvaient commander l'attention d'un nombre considérable et d'une variété d'hommes, tout en rayonnant une influence culturelle spécifique dans la société. Comme professeur de lycée, Brugnolo fut entièrement qualifié pour préparer le terrain des enseignants à venir. Consacré à l'enseignement plutôt qu'à des recherches philologiques ou des controverses, il se contenta d'éditer ou de corriger les travaux des autres. Mais son érudition attira le respect de Poliziano, et ses élèves racontent qu'il enseigna la poésie, la rhétorique et la philosophie morale dans les deux langues anciennes avec une approche libérale qui démontrait mais n'enlevait pas les passages dont l'origine païenne les rendit suspects. Plus important encore, sa personnalité eut un impact redoutable, suffisant pour affecter la conduite de ses élèves.

[COMMENTAIRE : Brugnolo enseigna la rhétorique et signala des passages qui furent considérés "païens". Conclusion--il avait lu les livres de Philostrate.]

Sabellico, le deuxième des deux enseignants à être nommé et l'orateur de la période moins importante de l'après-midi, fut aussi le contributeur de second rang à cette érudition philologique hautement intellectuelle qui concerne principalement cette étude. Né à Rome et instruit, il appartenait à l'école purement latine de Pomponio Leto, et sa tendance à publier des dialogues provocateurs ou des comptes populaires de son coin de pays et des antiquités lui apportèrent, même avant son arrivée à Venise, une réputation pour le sensationnalisme qu'il ne put jamais perdre par la suite. Les savants érudits bilingues tels Ermoleo Barbaro et Gaimbattista Egnazio le pensèrent simplement superficiel et Egnazio en dit autant. La correspondance de Sabellico ne suggère pas que ses enseignements s'étendirent au-delà de la portée normale de la prose et de la poésie latine, et ses publications dans ce champ--quelques notes sur Pline l'aîné, des corrections au texte de Maximum Valerius, et une paraphrase des "Vies des Césars" de Suétone-démontrent également un oeil averti pour ce qui est d'actualité et vendable. Le terme "journaliste" serait un anachronisme : mais il décrit grossièrement sa réputation à son époque.

[COMMENTAIRE : IL est donc évident que Sabellico n'avait jamais lu Philostrate parce qu'il ne connaissait pas le grec. Et Philostrate ne fut pas traduit ni publié en Latin/Italien jusqu'en 1549, après la mort de Sabellico. Or, Sabellico peut être éliminé comme celui qui fournit ce manuscrit à Alde.]

Giorgio Valla fut un homme entièrement différent : plus effacé que Sabellico, moins énergétique que Brugnolo, il laissa peu de traces d'une activité qui influença profondément la vie culturelle vénitienne et contribua probablement plus que tout autre facteur au côté intellectuel des exploits d'Alde. Ayant étudié le grec sous Constantine Lascaris à Milan et emmené à Venise par l'influence d'Ermolao Barbaro, Valla fut le parfait porte-parole pour cette expertise dans le grec et le latin que Barbaro personnifia et qu'Alde s'efforça à imiter. La portée de son enseignement et de sa rédaction fut vaste. Il laissa des commentaires sur Juvénal, plusieurs travaux de Cicero, Pline et Ptolémée : des traductions latines du "Magna Moralia" et des "Poétiques" d'Aristote, et une grande variété d'écrivains grecques scientifiques et médicaux subséquents ; et une compilation massive de point de vue sur les sujets scientifiques et mathématiques intitulée "De expetendis et fugiendis rebus", qui fut tant attendu à ce moment là et éventuellement publiée par Alde en 1501. Sa correspondance démontre qu'il donna des conférences sur Vitruvius, Archimède et l'histoire de la poésie grecque : et ses manuscrits de Dioscures, Théocrite et Sophocle sont annotés de manière à laisser peu doute qu'ils furent utilisés à des fins d'enseignements. La collection de textes grecques de Valla, qui survécurent presque intacts dans la bibliothèque de Modena, dut être aussi important et significative que son enseignement, car les manuscrits démontrent qu'il assembla un cercle de scribes grecs qui lui permirent d'augmenter sa propre collection et devenir, à son tour, un centre pour la diffusion additionnelle de matière littéraire et de travaux grecs dans particulier.

[COMMENTAIRE : Si la collection de livres de Valla survécut "presque intacte dans la bibliothèque de Modena", alors ce serait chose simple de contacter ce musée pour voir si la collection de Valla inclut la Vie d'Apollonius de Philostrate.]

Quelques-uns de ses associés peuvent être identifiés : Michael Suliardes d'Argos copia et signa deux commentaires sur Ptolémée dans 1490 et les poèmes de Theognis en 1492. Un nom encore plus surprenant est celui de Nicholas Vlastos, le Crétin haut-placé que nous avons déjà rencontré comme soutient financier de la presse Callierges en 1499 mais qui fut actif douze ans plus tôt lorsqu'il aida Valla et au moins deux autres scribes à copier un manuscrit d'écritures médicales. La plupart des hommes ne furent simplement que des scripteurs dans les manuscrits survivant et vraisemblablement des mains pour satisfaire les demandes nombreuses qui furent adressées à un Valla accommodant. Il est bien connu que Janus Lascaris inspecta sa bibliothèque avec soin durant sa longue quête pour de rares textes grecs en 1491, et que Poliziano fut fasciné par ses manuscrits d'Héron et Archimède. Mais plusieurs autres érudits lui demandèrent son assistance. Pico et Alberto Pio envoyèrent des demandes pour des copies spécifiques. Antiquario, le secrétaire milanais, fut en constante communication. Constantine Lascaris demanda des transcriptions de quelques écrivains de mathématiques grecs. Peu après son arrivée à Venise, Alde fut demandé par son ami Niccolo Leoniceno de Ferrara pour faire des arrangements pour que certains des livres de Valla puissent être copiés, et il est clair que le cercle de Valla fournit à Alde son entrée dans la société intellectuelle vénitienne et avec le noyau de ce qui deviendrait, en son temps, ses propres partisans.

[COMMENTAIRE : Valla est un CANDIDAT PRINCIPAL pour avoir fourni ce livre à Alde.]

Mais avant de tracer ce processus en détail, nous devons mentionner quelque chose des échelons moins exaltés et connus de l'éducation vénitienne. Tel que déjà cité, les enseignants publics furent des hommes privilégiés avec des positions assurées et un salaire garanti de 150 ducats par année. Mais ils n'enseignèrent pas à un type d'élève différent, ou en effet, ne menèrent pas une vie fondamentalement différente de celle de leurs collègues moins fortunés. La totalité de l'éducation vénitienne à cette période démontre une fluidité qui surprend dans une société hiérarchique et presque incompréhensible à un âge subséquent qui considère l'avantage pédagogique comme un des premiers prix que l'argent et le statut sociale chercheront. Deux des enseignants libres les mieux connus et apparemment couronnés de succès furent Fra Urbano Valeriani et Giambattista Egnazio, tous deux élèves de Brugnolo. La facilité avec laquelle ils furent capables d'établir leurs propres écoles fournit quelque signe de la demande pour l'éducation : Egnazio fut à peine dans la vingtaine lorsqu'il commença à attirer son propre groupe d'étudiants, mais il n'en attira tellement que Sabellico lui-même se sentit menacé et il y eut entre eux un tel échange d'insultes que l'auditoire semble avoir plutôt aimé. Ce fut le camarade de classe d'Egnazio, Zuane Bembo, qui fit les arrangements pour la publication des deux versions dans un seul volume. Cet incident particulier se termina par une réconciliation touchante sur le lit de mort, et, puisque Egnazio ne fut pas un homme ordinaire, nous ne pouvons pas tirer de conclusions au sujet du statut de la grande majorité des enseignants. Mais l'histoire sert à démontrer que les enseignants publics ne bénéficiaient pas d'immunités spéciales, et ne formaient que l'apogée d'un monde intellectuel plus grand dans lequel ils auraient peut-être à concourir avec les autres pour de l'attention.

Sanudo écrit à propos des "enseignants dans les paroisses et dans les palais des nobles", mais il est assez clair que la distinction était logique plutôt que réelle. Un nombre de combinaisons possibles sont révélées dans la Profession de Foi du 16ème siècle : quelques individus conscients des classes allouèrent une partie du jour aux élèves nobles, le restant à leurs inférieurs ; d'autres eurent la permission de prendre plus ou moins une douzaine d'enfants additionnels dans la classe du palais comme compagnons à leurs jeunes charges ; plusieurs ouvrirent simplement leurs propres portes à de tels nobles qui voulaient asssiter avec les autres. Un siècle auparavant, la situation fut probablement moins clairement définie. Cela est certainement suggéré par la liste des créanciers énumérée en 1442 pour Vittore Bonapace, dont les élèves inclurent les fils d'un batelier, d'un briqueteur aussi bien que deux jeunes membres des plus vieilles familles nobles de Venise. En fait, le degré de fluidité sociale fait sursauter. Les conditions furent évidemment moins tranquilles que celles des enseignants publics, mais puisque les frais de scolarité normaux durant le 15ème siècle se situaient entre deux et quatre ducats par enfant pour une année scolaire, le maître qui pourrait assembler vingt à trente élèves pourrait espérer vivre raisonnablement bien.

Combien de familles patriciennes employèrent un tuteur exclusivement pour leurs propres enfants n'est pas clair, mais il semble que cela devenait un symbole de prestige, cultivé surtout par ceux qui possédaient beaucoup d'influence financière et politique. Parmi les familles les plus puissantes de Venise à cette période furent les Corner, dont les membres incluaient la Reine titulaire de Chypre et son frère Zorzi, un des hommes politique le plus largement employé et respecté dans la République. Zorzi avait une histoire de rapports avec des érudits de génération précédente tel que George de Trebizond et Merula, donc quand il chercha un professeur pour ses fils en 1484, le poste fut convoité passionnément. On demanda à Ermolao Barbaro et Gerolamo Donato d'intercéder. Bartolomeo Merula, le candidat choisi, gagna un certain statut dans la société intellectuelle vénitienne, éditant un nombre de textes latins pour la presse de Tacuinus durant les années 1490 et 1500. Quand sa charge principale, Marco Corner, devint cardinal en 1500, Bartolomeo devint simplement son secrétaire au lieu de son tuteur et fut éventuellement récompensé pour ses services avec le post de protonotaire apostolique. De tous ses contemporains de Venise, il est peut-être l'homme qui ressemble le plus aux humanistes de la Cour du pays.

Mais son cas semble avoir été exceptionnel. Comme tels, les postes ne furent que pour une courte durée et n'offrirent aucune garantie de faveurs futures. Leonardo Loredan, membre d'une famille à peine moins illustre que les Corner et un doge futur, emmena le poète-lauréat trévisan Francesco di Rolandello à Venise comme tuteur de son fils en 1478 mais retint ses services pour un an seulement. Le cardinal Domenico Grimani, fils du doge qui succéderait Loredan, employa toute une série d'enseignants privés pour son neveu Marin, y compris Gerolamo Aleander et l'ami d'Alde, Scipio Fortiguerra. Il essaya aussi de tenter Érasme. Des engagements informels et de courte durée de ce type semblent avoir été la règle, et ils paraissent aussi avoir été relativement facile de s'en approprier : dans une seule année le journal d'Aleander enregistre la tenue d'une classe de Latin pour un groupe des jeunes patriciens et des offres de deux hommes plus âgés.

Mais vivre au jour le jour ne fut pas enviable. "La pauvreté me força à devenir un esclave des nobles" écrit le neveu de Fra Urgano, Giampietro Valeriani, qui passa à travers son argent en quelques mois, commença à enseigner comme dernier recours et écrit avec l'amertume d'un satiriste romain qui toussait tout en montant l'escalier arrière des maisons des riches. La perte d'indépendance fut oppressive et il n'y avait aucune sécurité pour compenser. Ceux qui trouvèrent leurs élèves avec un intérêt littéraire authentique furent probablement parmi le petit nombre de fortuné. "Le garçon est un peu sauvage :... il se présente à vous pour que vous puissiez lui en débarrasser", Barbaro prévint un tuteur possible futur d'un de ses cousins vendramin. De contraindre un jeune malotru, dont la position sociale ne pouvait qu'encourager l'indiscipline, à absorber la grammaire latine de peine et de misère dut être une façon épouvantable de gagner sa vie.

Il se peut que le point le plus important de ce portrait soit le flux et le reflux perpétuel des personnalités, l'absence des points fixes et l'empressement de l'activité intellectuelle à se regrouper autour de quelque centre en émergence. L'école de San Marco fut bien sûr le noyau le plus important, mais même elle eut des fortunes variées comme nous avons vu et le verrons de nouveau. Le changement et l'instabilité commencèrent au plus haut niveau de la société : des patriciens intellectuels qui auraient pu, et sont devenus des centres d'activité d'érudition furent tellement occupés à des ambassades étrangères que leur travail fut fréquemment interrompu, et en 1490, Gerolamo Donato tira une grande comparaison entre ses propres distractions et la recherche concentrée que son ami Poliziano pourrait poursuivre : "Les affaires publiques et privées absorbent tellement de temps que je réussisse seulement à étudier quelques moments par-ci par-là. Je vous félicite pour le temps que vous puissiez consacrer aux arts et lettres les plus fins".

Présentement, nous n'en connaissons pas assez sur les attitudes culturelles des familles nobles principales pour être capable de dire si cette situation fut délibérément organisée de quelque manière ou si elles se développèrent naturellement par rapport à la structure sociale de la République. Mais il est juste de dire que la fluidité et l'instabilité eurent un côté au crédit, aussi bien qu'un côté au débit. La participation de patriciens à tous les niveaux de la vie intellectuelle comme élèves ou patrons, étudiants ou garants, dispersa sans doute les efforts qui auraient pu être concentrés et étouffèrent peut-être des discussions qui auraient pu devenir provocatrices. Cela fournit également un éventail énorme d'occasions aux intellectuels de chercher divers types d'emploi, pour des groupes intéressés de se rassembler grouper autour d'un gentilhomme sympathique, et pour les idées de passer facilement de haut en bas à travers les différentes classes de la société représentées ou de côté entre plusieurs groupes différents. Les pérégrinations de Fra Urbano à travers le Proche-Orient semblent avoir été rendus possible par sa position de secrétaire privé au futur doge Andrea Gritti qui fut alors négociant de maïs à Constantinople. Lorenzo Loredan, l'élève de Rolandello et fils du doge Leonardo, devint un membre habituel des audiences de Giorgio Valla. Il utilisa clairement le conférencier comme moyens d'exercer de l'influence sur ses semblables-nobles durant une carrière qui lui apporta une réputation particulièrement répugnante comme manipulateur : cela, en soi, est un commentaire intéressant sur l'influence indirecte qu'un homme tel Valla peut exercer. Mais dans l'intervalle, Loredan absorba assez d'intérêt pour commissionner un superbe manuscrit des "Odes" de Pindar de John Rhosos en 1487.

Le patronage vénitien eut plusieurs faces : il pouvait prendre également plusieurs directions. Valla et Sabellico semblent toujours avoir envoyé cinq ou six copies d'un nouveau travail à de différentes parties intéressées, et la lettre de remerciement que Valla reçut de Pietro Barozzi pour sa traduction d'Euclid peut servir de modèle de cette persuasion discrète et bien informé que les écrivains sous le patronage idéalisèrent souvent mais réalisèrent rarement. L'évêque de Padoue remercia Valla poliment et espéra d'avoir bientôt le temps de lire Euclide avec plus d'attention : il demanda alors si le traducteur avait pensé de porter son attention aux travaux d'Archimède sur la géométrie et sur les corps flottant dans l'eau "ce qui serait extrêmement utile aux hommes dans leur vie courante s'ils étaient disponibles en Latin". Même les missions diplomatiques desquelles se plaignit Donato eurent leurs raisons d'être : les voyages de Bernardo Bembo lui donnèrent des occasions d'assembler une des collections de manuscrits d'utilitée bibliographique plutôt que fastueuse, des manuscrits qui en temps et lieu devinrent disponibles pour étude par les érudits tels que Poliziano et Alde. Quelles que soient ses fautes, la "libre entreprise" vénitienne fournit une sorte de structure qu'une vigoureuse vie intellectuelle et culturelle puisse grandir par elle-même.

[COMMENTAIRE : De nouveau, la famille Bembo est mentionnée comme possédant une grande collection de manuscrits--en premier Carlo, et maintenant Bernardo.]

Nous sommes mal-informés de la nature de cette vie et il est seulement possible de la reconstruire par un genre de participation romantique dans l'enthousiasme de l'époque. Comme point de départ, nous devrions nous rappeler la nature fortement personnelle de tous les enseignements médiévaux et l'importance de la parole. Le latin et le grec furent encore des langues vivantes et on portait beaucoup d'attention à leur correcte prononciation. Tout se centralisait autour d'un dialogue : le maître lut un texte à haute voix, les étudiants lui récitèrent ce qu'ils avaient appris, et un nombre de manuscrits de Valla portent encore des traces de cette intonation de parties principales et d'explication de mots difficiles. Or, dès 1470, la circulation de textes imprimés commença et à partir de 1480, le courant devint un torrent. En 1493, Raphael Regius, un des érudits classiques les plus estimés de l'université de Padoue pouvait déclarer que tout étudiant qui avait dépassé les premiers stages pouvait maintenant acheter sa propre copie et inscrire ses propres notes. En fin de compte, cette invasion par la production de livres en masse démolirait la structure entière d'études en groupes en diminuant la dépendance des enseignants les uns sur les autres et les attirant, comme individus, à une salle d'études bien équipée.

Mais pendant un certain temps, le texte imprimé fut un nouveau jouet fascinant. Il encouragea ses propriétaires à demander, comparer et discuter, tourbillonnant l'enthousiasme des groupes en une violente spirale d'énergie intellectuelle dont les professeurs n'eurent pas besoin de commander et semblent avoir été incapables de contrôler. Les corrections de Sabellico à Pline furent distribuées et discutées par ses étudiants bien avant qu'il les ait publiées. Et quand Valla fut demandé par Antiquario quand paraîtrait son édition de Vitruvius, il dut répondre qu'il n'avait aucune idée : il eut des plans de le publier après avoir donné ses conférences mais quelques-uns de ses étudiants avaient pris des notes si précises qu'à vrai dire, le texte pourrait apparaître complet avec commentaire à presque n'importe quel moment. Évidemment, des preuves telles que celles-ci sont subjectives, fragmentaires et difficile à évaluer précisément : mais lorsque nous le combinons aux anxiétés des hommes tel Filippo di Strata, et les plaintes constantes au sujet de l'empressement d'imprimer, nous semblons être en présence d'une explosion presque incontrôlée d'enthousiasme pour le monde de l'antiquité classique.

Ce genre d'excitation ne pouvait pas être gardé à l'intérieur des limites formelles de l'école et de la classe : de son propre accord, il déborda partout au-delà du monde social et un intérêt dans l'ancien monde devint bientôt en vogue aussi bien qu'un trait intellectuel. La haute renaissance de Venise fut riche en clubs et en associations, des clubs patriciens prestigieux avec leurs costumes de velours multicolores parées de bijoux et leurs banquets sur l'eau du Grand Canal, jusqu'à de sobres rassemblements d'avocats et des groupes d'amis ouverts tels les cinquante-neuf hommes "bons et érudits" que Zuane Bembo énuméra à la fin de sa collection d'anciennes inscriptions. Tel que déjà mentionné, de tels groupes familiers pouvaient facilement se concentrer sur un enseignant populaire ou un patricien influent. Un cours pouvait continuer comme un vif débat sous le portique du Palais Ducal, tel que décrit par Sabellico dans "De Latinae Linguae Reparatione" : telle une lecture languissante d'après-midi de Quintus Curtius le jardin officiel des Corners ; ou telle une visite à la poétesse enchanteresse Cassandra Fedele, dont les récitations furent le centre d'attraction des banquets publics du doge Barbarigo et dont l'apparence réduisit Poliziano à l'impuissance.

[COMMENTAIRE : Nicolas, voici est une pensée personnelle particulière. Il y a un grand nombre de familles italiennes en la ville de New York, particulièrement à Brooklyn. Là, j'ai un bon ami nommé Giovanni dont la famille vint de la Sicile il y a environ 100 ans. Or, il y a un excellent restaurant italien dans ce quartier italien appelé "The Corners". Je me suis toujours demandé pourquoi un restaurant italien avait un nom si "non-italien" comme celui là. Maintenant, je me demande s'il fut nommé d'après cette famille "Corner" de Venise. "Corner" est un nom de famille bizarre pour une famille italienne, non ? Renseignez-vous auprès de votre ami Alberto au sujet de ce nom. Grazie!]

Certains sujets de conversation, qu nous connaissons plus ou moins à travers la correspondance ou les dialogues, semblent maintenant restreints et arides : les mots précis dans lesquels Pline l'aîné décrit l'antidote contre tous les poisons connus du roi Mithridate n'est plus une question d'importance médicale pressante. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d'oublier qu'une connaissance de la littérature classique est à la base de chaque sujet de la spécialisation académique, que les limites de la littérature ancienne s'élargirent prodigieusement durant le siècle précédent et que les auteurs grecs et romains pouvaient commander les coeurs, aussi bien que les têtes, de leurs disciples. Un intérêt dans les écrivains botaniques anciens pouvait facilement devenir un intérêt expérimental dans la botanique, tels fut le cas d'Ermolao Barbaro et Andrea Navagero. Les mathématiques peuvent signifier une étude d'Euclide et d'Archimède, ou de fixer les étoiles à d'un ciel clair d'été dans les collines au-dessus de Vérone avec en main des copies d'Aratus et de Virgil. Différents types d'expériences littéraires furent extrêmement populaires, et là le jugement devient très hasardeux, puisque l'ampleur du choix fut si étendue. Un jeune poète nommé Lydus Cattus dramatisa une querelle d'amants comme une audition légale qu'il élabora dans un pastiche agonisant d'hexamètres, d'élégiaques et de terza rima latin et italien. Il le dédia à Vicenzo Querini dont les intérêts tournèrent également vers la poésie et les directions qu'elle devrait prendre. Mais Querini et ses amis Paolo da Canal, Nicolo Tiepolo, et Andrea Navagero expérimentèrent avec des formes petrachéennes, collaborèrent aux stages préliminaires du "Prose della volgar lingua" de Bembo, et jouèrent ainsi une partie directe en stabilisant le développement subséquent de la langue italienne.

Au-delà de Venise se trouve la sphère académique de Padoue. L'histoire du progrès constant de l'université durant le 15ème siècle n'est connue qu'en terme de généralité, et de toute manière, nous allons nous concerner moins avec les affaires académiques formelles qu'avec la vie sociale qui se développa à leurs périphéries. Du moment en 1407 quand le gouvernement vénitien obligea ses sujets à poursuivre leurs études à Padoue à moins qu'ils projetèrent d'aller à une des universités du Nord, l'intérêt sembla se développer graduellement. Plusieurs nobles s'inscrivirent et reçurent des diplômes : plusieurs autres y allèrent simplement pour savourer l'atmosphère. À la fin du siècle, le journal de Sanudo décrit de nombreuses invasions d'amis et de parenté de Venise pour célébrer l'octroi d'un doctorat avec des jours de festin, et un proverbe local prédit que le traversier qui vogua quotidiennement de haut en bas sur la Brenta coulerait s'il ne transporta pas un moine, une prostituée, et un étudiant : les liens entre l'université et la métropole étaient devenus à ce point rapprochés. À chaque automne, les visiteurs du Nord se rendirent de l'autre direction : de nombreux Allemands dont la République favorisa comme ses meilleurs clients et qui n'avaient pas encore leurs propres universités prestigieuses ; mais aussi des Polonais, des Hongrois, des Anglais et d'autres. Le but de l'étudiant riche fut le suivant :

"Entretenir la maison et d'utiliser son livre avec assiduité, accueillir ses amis, Visiter ses compatriotes, et leur offrir un banquet."

Les lettrés plus pauvres durent se fier sur le patronage. Mais puisque les nordiques prirent en location quelquefois des palais entiers pour loger des groupes personnels de vingt ou trente et les nobles vénitiens amenèrent régulièrement leurs propres tuteurs/servants, il y avait une variété d'opportunités. Aleander et Giampietro Valeriani allèrent tous deux à Padoue comme serviteurs personnels à de jeunes nobles à qui ils avaient déjà enseigné et servis à Venise. Il n'y a aucun doute que la vie de l'étudiant pauvre avait son côté désagréable, mais à tout prendre, les descriptions contemporaines de Padoue de la Renaissance reflètent le genre de désir nostalgique pour un monde de calme sophistiqué qu'on associe aux romans romantiques d'un âge subséquent. Ermolao Barbaro donna un compte-rendu heure par heure de sa routine durant un intervalle de repos académique de l'été 1484. Le matin fut passé dans l'étude intensive d'Aristote et des orateurs ou poètes grecs : alors vint un déjeuner léger de bouillon, d'oufs et de fruits ; ensuite, d'autres lectures délassantes ou dictées, suivi de conversation avec quelques amis qui demandèrent à participer à une discussion littéraire et philosophique ; finalement, un souper de rôti de gibier, une petite promenade dans son jardin botanique pour réfléchir à la connaissance des herbes de Dioscures et enfin au lit. Contre cet arrière-plan, des textes, des pièces de monnaie et des inscriptions pouvaient être examinés, des poèmes ou des discours récités et critiqués aussi facilement que dans les cercles vénitiens, et par plusieurs des mêmes hommes : en effet, il fut souvent difficile de dire quelle société était une extension de laquelle, car les visiteurs étrangers se joignirent là où ils pouvaient, désireux de faire leur marque sur ces italiens cultivés en offrant quelque chose de leur propre expérience. Constamment à la recherche d'un nouveau centre d'intérêt, les cercles virevoltèrent et se regroupèrent comme les sujets de conversation à une soirée tolstoyienne.

[COMMENTAIRE : Cet homme, Martin Lowry, est un excellent écrivain. Concernant Padoue/Venise, je suppose qu'en ce temps là, ils semblaient être deux places différentes. Mais présentement, ils se sont fusionnées en une grande métropole. Le voyage par train entre elles ne prend seulement qu'une demi-heure et il y a très peu de "campagne" entre ses deux villes.]

Cela fut alors le monde qu'Alde pénétra en 1490 et il s'y adapta parfaitement avec la grâce facile d'un qui connaît quelque chose de sa valeur, possède les introductions impeccables et a une facilité rare d'éviter l'inimitié. S'il connut déjà ou non Giorgio Valla, c'est dans le cercle de Valla qu'il apparaît en premier lieu. Pendant l'été de 1491, Leoniceno mentionna Alde deux fois à Valla comme un homme à qui les manuscrits peuvent être confiés pour retranscription, et bien que dans ce cas il semble avoir agi de la part de Leoniceno et Poliziano, il est difficile de croire qu'il n'a pas tourné les ressources de la bibliothèque de Valla et l'habileté de ses scribes grecs à quelque usage futur. Poliziano apprécia définitivement son assistance. Le nom "Alto Manuccio" est griffonné dans la marge de son cahier aux côtés de ceux des procureurs Alvise Barbaro et Leonardo Loredan ; d'Antonio Pizzamano, l'ami de Domenico Grimani qui organiserait plus tard l'achat de la bibliothèque de Pico ; et les deux jeunes nobles Pietro Bembo et Angelo Gabriel, des élèves de Valla qui partirait bientôt pour étudier le grec avec Constantine Lascaris à Messine et rapporter avec eux une copie du manuscrit pour la première publication d'Alde.

Un peu plus qu'un an plus tard, Alde fut demandé par le l'helléniste Codrus Urceus de transmettre ses salutations à Sabellico, Raphael Regius et le patricien Daniel Renier. Codrus mentionna une discussion de certains plans communs qui le joignit à Alde et Leoniceno : il expliqua que son scribe grec fut engagé à autre chose et qu'il y aurait un délai avant que les manuscrits grecs exigés puissent être en voyés à Alde ; et il donna quelque conseil utile sur une ligne de texte difficile de Théocrite. Alde fut maintenant complètement accepté dans la société académique vénitienne et se situait très près du centre de son réseau.

Il est malheureux que nous ne connaissons pas le lien exact entre "l'année entière" d'enseignement que Santo Barbarigo reçut d'Alde et le contrat d'impression que le père et le tuteur signèrent en 1495 ; mais la séquence générale des événements est assez claire. Avec l'aide de ses contacts et la publicité discrète du "Epistola ad Catherinam Piam", Alde fut capable de s'établir très rapidement et prit un assortiment d'élèves. Son travail lui laissa le temps pour des recherches d'érudition : et, si l'enseignement ou le contrat d'impression avec Barbarigo vint en premier, il fut évidemment capable de tirer avantage de ce patronage opportuniste vénitien qui, comme un de ses critiques remarqua vivement, fit de l'enseignement une commodité d'affaire pas vraiment différente d'un sac de poivrons.

[COMMENTAIRE : Je suis rendu au milieu de ce chapitre. Je le finirai durant le week-end. Je pense que cette lecture est fascinante. À demain matin ! Roberto]