Bonjour, Nicolas. J'ai lu la moitié du Chapitre Quatre. Il y a beaucoup de choses à considérer ici. Il est long mais très important. Je reprendrai demain. À bientôt. Rob
Chapitre Quatre, "Les possibilités d'établir un commerce" (pages 109-179).
Page 109--Alde vint à Venise [en 1490 à l'âge de 38 ans] dans un but très précis. Cinq années de préparation lui donnèrent la liberté de traduire ses idéaux en réalité : mais il ne fut jamais libre de l'obligation de démontrer à ses partenaires que ces idéaux furent aussi commercialement réalisables. Comment réussit-il à combiner et à atteindre ces deux buts ? Depuis au-delà de quatre siècles et demi, son exploit semble si remarquable qu'il n'exige aucune justification additionnelle : approximativement 130 éditions en vingt ans ; quelque trente Premières Éditions de textes littéraires et philosophiques grecs qui eurent pour Alde une valeur inestimable ; un nombre de travaux populaires indiscutablement couronné de succès, tels que "l'Asolani" de Bembo et "l'Adagia" d'Érasme ; et deux expériences dans la production de livres--le volume de format octavo et le caractère italique--qui furent immédiatement et presque universellement adoptés en Europe contemporaine. ...
Nous pouvons aussi être certains que ce qu'Alde planifia durant les années 1490 et ce qu'il publia en fin de compte furent très différents. Aussi tôt que 1497, il promettait une édition de Platon qui n'apparut que presque vingt ans plus tard, et un autre de Galien qui ne fut seulement qu'imprimé après sa mort. Il rêva pendant des années en vain de produire une Bible dans les trois langues anciennes.
Page 110--Bien que le domaine de la publication faisait de grands pas, et bien qu'Alde fut en tête, il vivait quand même dans un monde d'arrêts et de reprises, d'improvisations frénétiques et d'expédients désespérés de dernière minute. Il est trompeur de traiter sa carrière comme une suite continue, car elle fut fréquemment interrompue et se divise assez bien en au moins quatre phases définies, chacune avec ses propres caractéristiques et problèmes.
La première, durant approximativement de 1495 à 1501, est un temps de préparation et de consolidation, marqué principalement par le développement de différentes polices et par un grand intérêt en la matière grecque. Les trois prochaines années furent une période de nombreuses réalisations, produisant la plupart des exploits pour lesquels Alde est fameux maintenant : la grande édition octavo utilisée pour les textes littéraires ; les lettres italiques ; une variété de publications qui couvre tous les champs d'intérêt contemporains dans la littérature vernaculaire classique et italienne ; et l'apparente tentative d'harnacher l'activité intellectuelle au service de la presse.
Or, à un moment qui est difficile à préciser, des signes de difficulté apparaissent. Les publications diminuent en nombre pendant les années 1504 et 1505 et cessent alors entièrement. Une brève période d'activité entre 1507 et 1509 est immortalisée par Érasme prenant fin par les guerres ruineuses de Venise avec la Ligue de Cambrai : il y a même quelques signes qu'Alde projeta d'abandonner entièrement la publication. Enfin, après un intervalle de plus de trois ans, le travail recommence de nouveau et continue au-delà de la mort d'Alde en 1515. Superficiellement, il y a un retour au rythme de 1501-1503, mais en fait, la réalité n'en est pas ainsi. À la fin de sa vie, Alde fut un homme accablé et désillusionné, tragiquement incapable de voir les succès qui nous sont si évidents aujourd'hui.
Page 111--Le nombre de pages [pages, feuilles = le "f" dans la liste que j'ai envoyé plus tôt ?] imprimé en Grec totalise 4,212, plus que le double des 1,807 imprimées en Latin. Les cinq volumes d'Aristote à eux seuls représentent 1,792 pages de grand folio, excluant la matière de l'introduction : cela égale presque la production totale de pages en Latin en quantité, et le surpasse de loin en quantité totale puisque la plupart des textes latins furent publiés dans de petits quarto.
Mais la force de l'Hellénisme peut être tracée au-delà de simples statistiques, car quelques éditions latines semblent aussi avoir été destinées par Alde comme satellites à son programme grec. L'édition d'Iambiques qu'il publia en 1497 fut une série complète de courts travaux par différents écrivains néoplatonistes, traduite et révisée personnellement par le philosophe florentin Marsiglio Ficino et clairement considérée par Alde comme faisant partie du projet qu'il proclama la même année : celui d'imprimer "tous les travaux du divin Platon et tous les commentaires existants encore à son sujet". Une partie substantielle des écrits astronomiques imprimés en 1499 consistait de versions latines des originaux grecs d'Aratus, Theon et Proclus. Même le Lucretius de 1500 fut dédié à Alberto Pio comme exposé de la philosophie grecque d'Épicure et non comme une oeuvre de la littérature latine. En discutant de son programme dans les préfaces et les dédicaces, Alde mettait en évidence constamment les textes grecs : et quand il appliqua pour la protection des droits d'auteur en 1496 et 1498, il ne mentionna que des éditions grecques.
[COMMENTAIRE : Le prochain paragraphe contient une discussion des différents livres qui sont inscrits dans le tableau 1494-1500 que j'ai envoyé dans l'autre courriel. Les prochaines remarques concernent les livres dans ce tableau.]
Pages 114-115--La saveur des travaux littéraires est largement composée d'introductions recommandées au langage et au style grec, certains consacrés aux professeurs contemporains avec l'assurance qu'ils seront utilisés en classe. La plus intéressante de ces travaux est l'édition de Théocrite, d'Hésiode et des sélections des poètes grecs gnomiques. Relativement court, contenant une grande variété de formes linguistiques et remplis de passages mythologiques ou moralisants, ces travaux furent pour les enseignants des favoris évidents, furent fortement recommandés par Battista Guarino et reçurent déjà une certaine attention des prédécesseurs d'Alde. Ce fut Guarino qui les suggéra à Alde et la dédicace lui fut adressée. ... Ce secteur entier des publications d'Alde eut un fort caractère de programmation, et quelques preuves que nous avons suggérées que les livres trouvent un marché principalement parmi les étudiants pour qui ils furent sans doute destinés.
Page 115--Mais deux traits vagues et légèrement menaçants se cachent, presque indiscernables dans l'arrière-plan de ce magnifique portrait. D'abord, il semble certain qu'Alde ne progressa pas aussi rapidement qu'il l'avait originairement planifié. Nous avons déjà vu certains signes de cela dans les promesses non-tenues de ses introductions et il existe des preuves additionnelles dans sa deuxième application pour des droits d'auteur qui fut présentée au Sénat le 6 décembre 1498. Le document met de l'emphase sur des plans pour la publication de travaux médicaux, nomme un nombre de textes littéraires et philosophiques--le Suda, Démosthène, Hermogène, Plutarque, Dioscures, Stéphane, et les commentateurs d'Aristote--et se perd avec les mots menaçants, "Que plus rien ne soit écrit". Seulement Stéphane et Dioscures apparurent dans les quatre prochaines années.
Ensuite, ces textes grecs furent extrêmement coûteux. Cela suit naturellement de ce qui a déjà été dit au sujet de la difficulté et le coût de travailler avec les lettres grecques, mais Alde avait une telle réputation comme éditeur d'éditions bon marché qu'il est mieux d'établir le fait au-delà de tout doute en comparant les prix cités dans le catalogue qu'il sortit en 1498 à ceux chargés par son prédécesseur Francesco da Madiis durant les années 1480.
[COMMENTAIRE : Aaaahhh ! Voici ! Alde fit une deuxième application pour un droits d'auteur en 1498, dressant la liste de quelques livres qu'il planifia de publier ; mais il n'en publia que deux de ceux inscrits. Sa liste officielle n'incluait pas Philostrate ou Rhetores Graeci, mais la Vie d'Apollonius fut le premier livre grec publié dans la deuxième période du droit d'auteur. Tenta-t-il de cacher son intention de publier Philostrate ? Il publia des livres différents de ceux qu'il avait inscrits dans son application. De plus, même si ce fut si coûteux de publier en caractères grecques, néanmoins il choisit Philostrate avant Virgil, Horace, Cicero, Sophocle, Hérodote, Dante, Ovide, Euripide, Xénophon, Homère, Ésope, Plutarque et d'autres. Or, techniquement le premier ou non, en 1501, Alde considéra évidemment la publication de Philostrate plus importante que n'importe quels autres écrivains plus célèbres qui le suivi. POURQUOI ???!!!
[Pensons-y logiquement. Alde fut un érudit et un ami de plusieurs "hommes des lettres" qui possédèrent des bibliothèques prestigieuses. Alde parla couramment l'Italien, le Latin et le Grec. Il fut un linguiste obsédé (comme moi !). Il enseignait le grec à des hommes tel Alberto Pio. Or, sa première priorité de 1495-1500, telle que notée ci-dessus par Lowry, fut de fournir des livres de grammaire grecque et de petits "Reader's Digest" [Sélection] principalement aux étudiants pour qu'ils puissent progresser aux volumes grecs plus difficiles tel Aristote, QU'IL PUBLIA AVANT APOLLONIUS ; ainsi ces étudiants pouvaient les lire en Grec, parce qu'ils n'avaient pas été traduits et publiés en Latin. Évidemment, plusieurs étudiants en Europe voulaient être capable de lire les Classiques grecs. Le premier droit d'auteur d'Alde expira et il fit application pour un deuxième. Sa deuxième phase de publication commença en 1501 avec une brochure sur la poésie chrétienne suivie immédiatement par la Vie d'Apollonius, qui n'avait pas été mentionnée dans l'application pour le droit d'auteur.
[Pourquoi fit-il cela ? S'il écrivit qu'il détestait le livre lui-même, tel que j'ai cité hier, alors quelqu'un, POUR UNE RAISON PRÉCISE, fit "pression" pour qu'il publie Apollonius accompagné d'Eusèbe ! Si Alde lui-même n'avait pas aimé le livre, alors il ne l'aurait pas publié en premier avant tous les autres écrivains célèbres. CE FUT UN COMPLOT POUR FAIRE PUBLIER CE LIVRE LÉGALEMENT ET DISTRIBUÉ EN MASSE AVANT QU'IL PUISSE ÊTRE ENCORE MIT AU BAN DE LA SOCIÉTÉ ! Et cela fonctionna ! Même quand le livre fut imprimé en Anglais par Charles Blount 180 ans plus tard et que Blount fut menacé par l'Église d'Angleterre, "le chat sortit de son sac" et les Allemands et les Français le publièrent--n'étant pas inquiets de l'Église d'Angleterre. Et le Vatican ne pouvait pas vraiment en dire plus ou le condamné CAR IL CONTENAIT AUSSI LE TRAITÉ DE L'ÉVÊQUE EUSÈBE ! LE COMPLOT PARFAIT !
[Donc, que fut l'identité de "l'homme mystère" derrière cette intrigue ? Il y a un paragraphe très particulier qui suit dans le texte. Il concerne le livre italien "Hypnerotomachia Polifili" qui fut publié en 1499 à la fin de la Phase Un. Et je ne suis pas sûr qu'est-ce que cela signifie en Anglais, et je viens tout juste de chercher des types de mots équivalents dans le dictionnaire italien, tel "hypnotisme". Il fut l'un des trois derniers dans la Phase Un et seulement que 3 livres avant celui de Philostrate dans la Phase Deux. De toute manière, la narration continue.]
Pages118-119--Durant cette première phase de sa carrière de publication, Alde publia seulement deux éditions en Italien, les deux paraissant en la même année. Mais un de ces livres, le "Hypnerotomachia Polifili", produit plus de controverse que toutes les autres publications combinées d'Alde. À leur tour, des livres entiers y furent consacrés et d'innombrables études d'érudition ne réussirent pas à éclairer ses difficultés. Qui écrit ce livre ? Pourquoi joua-t-il à la cache-cache avec ses lecteurs ? Qui fut l'illustrateur, où prit-il ses idées et combien d'influence eurent-ils sur l'art de la période ? Quelle partie Alde joua-t-il dans le projet ? Là où plusieurs choses sont incertaines et l'espace restreint, le rasoir doit être appliqué ; cette étude concerne Alde et nous affronterons seulement les questions qui sont directement en rapport avec lui. Je crois que la question de l'identité de l'auteur fut résolue du moins au-delà de tout doute raisonnable. Il me semble que l'identité de l'illustrateur présente des problèmes qui sont insolubles sans preuves documentaires supplémentaires, et entre temps, nous laisserons les historiens d'art compétents s'occuper de cela. Je crois que la partie d'Alde fut relativement minime, malgré les opinions contraires : assez important pour fournir des instances de tensions et d'embarras dans lesquelles un imprimeur pouvait se trouver, mais tout à fait insuffisant pour permettre quelque discussion au sujet de ses propres vues sur la littérature italienne.
[COMMENTAIRE : Ce travail avance lentement mais j'ai beaucoup de temps. Ensuite, on trouve une histoire très intéressante à propos de ce "roman érotique" illustré, ce qui est l'essence de ce livre. Mais puisqu'il est entouré de telles étranges circonstances et puisqu'il précède Philostrate par seulement 2 ans, il est important de prendre tous ces petits détails en considération. Je poursuis.]
Pages119-125--Le premier maillon dans la chaîne d'événements, pourtant sans rapport apparent, est du moins solidement documenté. Le 10 mai 1498, le Sénat se résigna au fait qu'il y avait la peste dans la ville. Le proveditori sopra la sanità [surveillants de la santé publique] prit des mesures immédiates pour prévenir de grands rassemblements et le commencement de l'épidémie fut contenu à une vitesse clémente. Mais une de ses victimes fut Alde. Il n'a put cependant être désespérément malade car en juin suivant, le travail continua dans l'atelier d'impression, mais l'horreur de la mort coupa profondément jusqu'à son tempérament sensible et religieux, le motivant à vouer de devenir un prêtre s'il guérissait.
Suite à sa guérison, il lança un appel à Rome pour une dispense due au fait qu'il fut très pauvre et que son commerce fut son seul moyen de survie : une défense quelque peu fourbe, car il ne fut pas vraiment pauvre, il avait d'autres moyens de survie dans ses habiletés d'enseignant, et il dut être parfaitement conscient que son collègue Bonetus Locatellus avait été prêtre et imprimeur depuis plusieurs années.
Alexandre VI [Rodrigo Borgia] publia la dispense, mais suggéra au Patriarche qu'Alde devrait se tourner vers "d'autres oeuvres de charité". Autre que sa propre conscience, Alde fut maintenant sujet à des obligations morales définitives, probablement même des contrôles, car le Patriarche Tomaso Donà prit un récent intérêt dans des publications malséantes et l'avocat canonial influent, le cardinal Felino Sandeis de Lucca, avait noté dans sa copie de l'Iambiques aldin qu'il y eut "beaucoup dans ce livre qu'un chrétien ne devrait pas lire". Il l'avait lu lui-même avec un grand intérêt mais cela ne fut pas le point important.
[COMMENTAIRE : D'accord. Supposons que tout cela est vrai. Ce fut vers le milieu de 1498, seulement 2-3 ans avant Philostrate/Eusèbe. Alde devint un "prêtre" ; et Rodrigo Borgia suggéra qu'il "diminue" la nature "radicale" de la matière qu'il imprimait, disant même au Patriarche de surveiller Alde. Alde dut être "un bon garçon" maintenant ou il risquerait qu'on lui enlève ses privilèges de "droit d'auteur", ce qui l'aurait forcé à fermer son commerce, n'est-ce pas ? En revanche, seulement 2 ou 3 ans plus tard, il osa publier Philostrate, un livre qu'il n'avait pas aimé dès le départ, la publication duquel aurait pu facilement offenser le Pape et d'autres fonctionnaires. Et un autre Patriarche avait déjà commenté qu'Iambiques ne devrait pas être lu par les Chrétiens ! Alde fut certainement soupçonné, n'est-ce pas ? Maintenant, voyons ce qui se déroula par la suite !]
La dispense requise devint officielle le 11 août 1498 et, bientôt par la suite, Alde reçut un de ces visiteurs qu'il vint à redouter pour le restant de sa vie : un dilettante littéraire avec un manuscrit qu'il souhaita faire publier. Dans ce cas, l'homme en question fut Leonardo Crasso, un gentilhomme bien réputé de Vérone dont le frère fut un officier dans l'armée vénitienne et qui venait tout juste de se procurer son propre Doctorat en loi tout en étudiant pour devenir un protonotaire apostolique. Le travail qu'il avait à offrir fut un roman amoureux en deux versions distinctes mais vaguement associées. ...
[COMMENTAIRE : Suit alors une description du roman "amoureux" que j'omettrai ici.]
Ce roman fut une débauche linguistique et littéraire, étouffé de scènes obscures, de périphrases érudites et de verbiage exotique : un travail si bizarre que plusieurs critiques ressentirent un certain malaise au fait qu'Alde consentisse à l'imprimer. Après tout, il est réputé à avoir été un homme de bon goût et la manière dont il se comporta avec Maioli et Celtis démontrent qu'il fut certes capable de dire "Non" à un travail qu'il considéra non convenable. Mais je doute si Alde fut incliné ou capable de ressentir de tels scrupules dans ce cas. En fonction de son caractère étrange, "Polifilo" contenait plusieurs éléments pour l'intéresser. Les expériences linguistiques durent intriguer un homme qui avait démontré, seulement deux ans plus tôt, l'analogie entre les riches caractéristiques des dialectes littéraires grecs et les variations d'usage locales en Italie. Alde, avec tous ses proches amis, fut passionnément impliqué dans l'étude des tels vestiges antiques. Il sentit peut-être le besoin de relever le défie des difficultés techniques d'impression et d'illustration d'un tel travail. Il put être légèrement excité par une histoire qui mit la même valeur que la sienne lorsqu'il fit un vou lors d'une maladie dangereuse. Et bien que les "hautes fantaisies" contenues dans le livre puissent être complètement étrangères à notre propre âge empirique, elles furent acceptables à Rabelais et considérées digne du cercle de Sir Philip Sidney par un traducteur anglais anonyme.
Mais toutes ces considérations esthétiques pèsent probablement moins que les préceptes sévères du monde des affaires et des relations publiques : Francesco, le frère de Crasso, fut un associé de l'influent docteur Benedetti, dont le compte rendu de l'invasion française fut publié par Alde deux ans auparavant et qui pouvait exercer une forte influence à travers son amitié avec Giorgio Valla. "Polifilo" arriva presque sûrement à l'atelier d'impression avec l'appui d'amis littéraires dont Alde n'osa ni souhaita offenser. Cela lui rapporta également une commission de quelques centaines de ducats, qui après une période d'inaction forcée, il ne pouvait refuser.
Ce qu'Alde n'a pu probablement comprendre est la nature de l'auteur et la pleine signification de son oeuvre. Nous pouvons être certains qu'il connut bientôt l'identité de l'auteur, car une grande partie du texte décrivit des bâtiments, des inscriptions, des triomphes et des sacrifices en détail qui nécessita des illustrations, et le programme d'illustration qui en résulta fut intégré au texte et l'élaboration des pages individuelles que cela n'aurait pu être accompli à moins que l'auteur, l'illustrateur et l'imprimeur se soient assis ensemble en consultation. Alde dut également avoir été un des premiers à réaliser un fait que d'autres lecteurs découvrirent peu après--que les lettres initiales de chaque chapitre dissimulaient le nom de l'auteur dans l'acrostiche "Poliam Frater Franciscus Columna Peramavit." Quelques copies portèrent actuellement le même nom--Francesco Colonna--dans un court poème d'introduction et puisque Francesco semble avoir emprunté de l'argent de son Provincial pour aider au financement du projet, il est probable qu'Alde eut aussi des relations d'affaires avec lui.
À première vue, Fra Francesco dut paraître respectable. Il fut un dominicain attaché à la célèbre maison vénitienne de San Giovanni e Paolo, et il fut estimé par Benedetti qui le commissionna de dire des messes pour son âme. Il fut peut-être un "sfratato"--un membre d'un Ordre non-réformé vivant à moitié à l'intérieur et à moitié à l'extérieur de sa communauté--mais même au temps de Giordano Bruno, de telles personnes pouvaient souvent trouver une niche confortable dans la société vénitienne. Les associés d'Alde, Fra Urbano et Fra Giocondo, furent dans la même catégorie générale et acceptés partout. L'imprimeur mit probablement quelque temps avant de découvrir que Fra Francesco fut un personnage des plus vicieux qui avait été appelé deux fois devant les plus hautes autorités de son Ordre et à un certain moment, il fut expulsé de Venise sur tellement de chefs d'accusation que les membres aînés de sa communauté avaient aussi été tenus sous cette menace.
[COMMENTAIRE : "Sfratato"--qu'est-ce que cela signifie ? Ça me semble être un titre de "fraternité" en rapport avec le mot "fratello" pour frère.]
Bien qu'il ait été à ce temps dans la soixantaine avancée--il est né en 1433--la coupe d'iniquité de Colonna fut encore loin d'être pleine. En 1516 il fut au centre d'un scandale qui sépara le San Giovanni e Paolo en entier, impliquant le Conseil vénitien des Dix et le Général de l'Ordre dominicain. Fra Francesco accusa quelques-uns de ses supérieurs de sodomie, puis rétracta et fut lui-même accusé et déclaré coupable d'avoir séduit une jeune fille. Banni de nouveau de Venise, il trouva quand même une façon de revenir--apparemment quelque peu légendaire à ce temps, car lorsqu'il mourra enfin en 1527, plein d'années et de péchés, ses méfaits furent enchâssés dans un roman par Matteo Bandello. ...
Si oui ou non quelque vraie intrigue d'amour se trouvait derrière l'histoire [Polifilo], le caractère de Fra Francesco aurait excité beaucoup plus de soupçons dans ses contemporains ecclésiastiques que cela le ferait en nous présentement. Il ne fut pas le meilleur des associés pour Alde, qui en 1498 eut des raisons particulières pour être discret. ...
[COMMENTAIRE : Même Lowry reconnaît qu'Alde devait être "discret" à ce temps, tel que mentionné ci-dessus. Il dut être sous beaucoup de "pression locale" pour publier ce livre "amoureux" que j'aimerais voir et pour lequel je vais éventuellement chercher sur l'Internet. Certes, la publication de ce livre, autour du renouvellement du droit d'auteur d'Alde, aurait paru plus "scandaleux" que le prochain Apollonius, duquel il devait aussi être prudent. C'est curieux, n'est-ce pas ? Je poursuis.]
Ce livre [Polifilo] fut une mare sensuelle de gloires ranimées d'un passé païen, dénudé par la force de sa démonstration de quelque vrai prétention au symbolisme moral. Les illustrations dans l'édition Rubeo des "Métamorphoses", à laquelle le Patriarche de Venise avait désapprouvé seulement deux ans plus tôt, sont par comparaison indifférentes en exécution et de contenu inoffensif, même quand ils traitent de scènes telles que l'amour d'Ares et Aphrodite, qui avaient attiré de sévères critiques depuis le temps de Platon.
Nous pouvons maintenant apprécier le talent artistique sans crainte du paganisme, et il y eut un nombre de contemporains--principalement des peintres de mauvaises réputations, tels Giorgione, son élève Tiziano Vercellio et un visiteur allemand mystérieux nommé Albrecht Dürer--qui furent prêts à accepter les deux éléments ensemble. Mais la masse d'opinion stable et orthodoxe qu'Alde dut concilier aura trouvé l'ouvre tel un carnaval obscène et païen.
Les circonstances particulières dans lesquelles "Polifilo" paru aggravèrent sérieusement les difficultés morales déjà inhérentes dans le texte. Durant le printemps de 1499, il y eut des rumeurs de guerre confirmées en juillet comme une armada turque puissante navigua vers l'Ouest. Elle fut rencontrée près du Peloponnesus par la flotte la plus redoutable que Venise ait jamais assemblée, mais la bagarre qui suivit durant le mois d'août ne réussit pas de prévenir les Turcs de pénétrer dans le Golfe de Lepanto et saisir la forteresse vénitienne. Le sentiment de désillusion fut profond et l'opinion publique clama pour des boucs émissaires. Le commandant de la flotte, Antonio Grimani, échappa l'exécution de justesse. D'autres poursuites suivirent pendant les mois hivernaux, et, lorsque la guerre n'alla guère mieux l'année suivante et la ville vitale de Modon fut perdue, Venise fut saisie d'un de ces spasmes de remords collectifs qui blâma la défaite sur la juste colère du Tout-puissant.
Une lettre sans signature au doge dénonça la vénalité publique et l'immoralité en privée, appelant au repentir avant que la marée de succès turcs puisse être arrêtée. Elle fut lue à haute-voix dans les chambres du conseil et publiée par Donà, le Patriarche vigilant. Venise embarquait sur une croisade morale et militaire : et, par rapport au temps désastreux qui n'a pu être que rarement égalé dans les annales de la publication, "Polifilo" paru en décembre 1499, au moment même que l'agitation populaire se développait.
Alde fut clairement troublé par "Polifilo" bien avant que des copies furent actuellement disponibles dans les kiosques. Il imprima son propre nom en petit point, au bas d'une page de corrections, et un nombre de copies survivantes eurent les sections moins discrètes noircies d'encre dans un style si uniforme comme voulant suggérer que cela fut accompli avant que les livres quittent l'atelier. Mais puisqu'il signa rarement des travaux commissionnés, il est difficile de résister un soupçon qu'Alde fut aussi fasciné par la virtuosité technique que lui et ses collaborateurs avaient accomplie. Nous ne savons pas s'il y eut quelques répercussions directes. Peut-être que cela fut une des occasions sur lesquelles les connaissances de personnes haut-placées pouvaient aider. Tout probable, l'obscurité et le coût du livre, qui coûta un ducat, chassèrent les acheteurs habituels des romans italiens, maintinrent les ventes au bas niveau déploré plus tard par Crasso, et dès lors évitant le scandale que souleva une édition populaire comme les "Métamorphoses" de Rubeo. Mais considérant ses propres circonstances et l'atmosphère de Venise, il est difficile de croire qu'Alde ne ressentit pas quelque besoin de défendre sa réputation et sa vocation abandonnée.
[COMMENTAIRE : C'est la fin de cette longue section. Deux pages d'histoire diverses suivent et la narration se poursuit. Je lis ceci en même temps que je le transcris ; et regardant les pages à venir, je peux voir qu'elles contiennent beaucoup d'information hors propos, du moins en autant que nous sommes concernés.]
Pages 126-128--À Venise, un associé renégat nommé Gabriel de Brasichella fit une tentative directe pour ébranler Alde. Zacharias Callierges fut coopératif et discret, évitant quelque contrefaçon des droits d'auteur aldins, partageant les éditeurs, et peut-être même, jusqu'à un certain point, mettant de concert leurs plans. Mais il y eut plus qu'une menace implicite de la part des Crétins dans la comparaison de leur oil de caractère avec celui d'Alde, et dans le fait qu'ils pourraient produire quatre superbes éditions in-folio en seize mois. Quand Alde se plaignit au sujet des catastrophes de l'époque, il ne pouvait à peine savoir que, en éliminant ces divers rivaux, la guerre et la catastrophe économique ne furent pas pour lui de mauvais amis.
L'organisation de Lorenzo de'Alopa semble être morte lentement de privation de nourriture plutôt que de malchance soudaine, bien que ses affaires ne furent pas complètement vérifiées. Ses dernières publications furent deux volumes de commentaires platoniques de Marsiglio Ficino, qui apparurent à la fin même de 1496 : à cette période, Ficino fut malade et désillusionné ; Lascaris fut tenté par les conquérants français et quitta, et ses satellites se dispersèrent. La force motrice avait tout simplement disparu.
En contraste à cela, l'histoire de Gabriel de Brasichella a une saveur intrigante de drame et d'espionnage. En 1497 il est honorablement mentionné par Alde comme collaborateur : le 7 mars de l'année suivante, il obtint un copyright du dix ans sur ses propres éditions projetées de Pollux, PHILOSTRATUS, les Lettres de Brutus et Phalaris et les Fables d'Ésope ; mais le 20 mai il eut la sagesse de vouloir confirmer son privilège, insinuant énigmatiquement que ses plans furent soupçonnés "par ceux qui sont trop consacrés à leur propre avantage". La nouvelle concession fut octroyée et les Lettres de Brutus et Phalaris apparurent en juin, imprimées dans un caractère typographique qui ressembla dangereusement au cursif aldin protégé par le privilège de 1496.
Gabriel disparut immédiatement et irrévocablement. En septembre, Alberto Pio se renseignait au sujet du procès d'Alde contre les hommes de Carpi, et nous pouvons déduire raisonnablement ce que cela signifiait du fait que les collaborateurs de Gabriel, Benedetto de Manzi et Giovanni Bissolo, tous deux de Carpi, durent quitter Venise pour Milan le printemps suivant. Il dut y avoir une collision frontale entre deux copyrights irréconciliables, la victoire allant à la partie avec la plus grande influence : et du moins, cette question n'a jamais pu être en doute.
Bissolo et de Manzi ne pardonnèrent pas Alde et dévouèrent les prochaines années à une vaine quête de vengeance : en 1499 ils formèrent une compagnie avec Demetrius Chalcondylas pour imprimer le 'Suda', seulement que pour voir leur entreprise être éliminée par l'invasion franco-vénitienne de Milan ; et en 1506, de Manzi fit une brève apparence à Carpi où il imprima deux éditions avec une imitation flagrante de la police aldine italique. À cette occasion, Alde ne semble pas avoir pris d'action en justice. Les faits suggèrent que, des trois hommes impliqués, Gabriel de Brasichella put être un sinistre espion industriel du genre que nous avons rencontré dans le premier chapitre : Bissolo et de Manzi furent probablement pas plus que des victimes d'un système qui était encore trop vague pour réaliser les implications des nombreux droits d'auteurs qu'il allouait".
[COMMENTAIRE : Premièrement, Gabriel eut le "copyright" de Philostrate en 1498. Or, Alde contribua apparemment à les mettre hors d'affaires par rapport à un type de violation technique de plagiat relié à la police "volée" utilisée par Gabriel. Trois ans plus tard, Alde, (déjà "soupçonné" pour la publication de "Polifilo" et surveillé par le Patriarche et le Pape) "vola" ou "usurpa" le copyright de Philostrate <?> de Gabriel. Je poursuis.]
La presse de Zacharias Callierges semble avoir été engouffrée, avec un nombre inconnu d'autres, dans la crise commerciale répandue qui bouleversa Venise à la fin même du 15ème siècle. Au début de 1499, la communauté d'affaires fut secouée jusqu'à ses fondations par une série de faillites : de 1500, le nombre de presses et de publications déclinèrent abruptement. Nous ne pouvons pas lier précisément cause et effet, mais nous pouvons être sûrs que la guerre fut à l'origine de la catastrophe.
Page129--Mais peu de crises économiques apportent quoi que ce soit de bon. Dans ce cas, le bénéficiaire le plus étrange fut probablement le capitaine-général Antonio Grimani qui attendait son procès pour sa vie, tandis que sa compagnie qui contrôla les seuls vivres d'épices disponibles fit 40,000 ducats de cette pénurie créée en partie par les incapacités navales de son propre directeur. De la même façon, la fortune d'Alde semble avoir avancé au même rythme que la récession générale dans l'imprimerie. Dans une préface de 1502, il abandonna complètement son ton lugubre habituel et exprima de la joie à l'expansion du goût de la bonne littérature et à la manière que ses labeurs furent récompensés. Les figures que nous avons semblent justifier sa confiance. Il imprima onze ou douze éditions en 1501 ; dix-sept en 1502, le plus haut total jamais accompli ; onze de plus en 1503. En général, sa production des trois années plus que doubla celle des imprimeurs tels que de Gregoriis et Tacuinus qui eurent été de proches concurrents seulement quelques année plus tôt.
La chance fut probablement l'ingrédient principal de son succès. Tel que mentionné dans le chapitre précédent, Alde eut une source exceptionnellement grande de financement et les argents de sa compagnie furent canalisés à travers la banque de Mafio Agostini, une des deux qui subsista à la catastrophe de 1499. En 1500, les chances de la guerre et de la politique élaguèrent ses rivaux. Il ne peut pas être démontré en détail que la main-d'ouvre de Callierges et de Gabriel de Brasichella passa à l'atelier d'Alde, mais il est certainement vrai que les érudits grecs consacrèrent maintenant leurs habiletés d'édition exclusivement au seul homme qui imprimait des textes grecs et il est possible que les compositeurs auraient fait de même.
[COMMENTAIRE : Ensuite, nous trouvons 4 ou 5 pages d'information variée, telle que des techniques de publication, des polices typographiques, etc. Cela revient au thème originel du livre qui est une discussion de l'histoire ancienne de l'impression à Venise. Le logiciel moderne "Aldus PageMaker" est nommé selon Alde Manuce et contient plusieurs variété de ses styles de polices. Je poursuis.]
Page 134--La bibliothèque de Giorgio Valla, qui joua un rôle non-spécifié mais définitif dans les plans éditoriaux d'Alde et fut plus tard achetée par son protecteur Alberto Pio, fut composée en grande partie de manuscrits écrits dans un style semblable [grec]. Des hommes comme ceux-là fournirent le marché qu'Alde dut satisfaire. En commissionnant Francesco Griffo de couper quatre versions différentes et de plus en plus modestes de la police cursive sur des poinçons, il ne peut être blâmé, pas plus qu'un caméléon qui devient vert sur le feuillage de la jungle.
[COMMENTAIRE : Il y a par la suite 7 autres pages d'information technique. À la page 141, Lowry revient à une discussion des origines des manuscrits et de matière connexe, commençant en 1501. Je poursuis demain comme d'habitude. Roberto]
